
lesquels une langue diffère de toutes les autres, renferment aucune
idée de morale, d’art ou de science. La langue de sons a d’abord été
remplacée par des hiéroglyphes, puis successivement par des signes
écrits et imprimés. Les chimistes, les arithméticiens, les mathématiciens,
les géomètres, les géographes, les musiciens, les mécaniciens, etc.
ont leurs signes muets qui leur servent à s’expliquer de la manière la
plus simple et la plus abrégée sur les rapports de formes, de lieux, de
nombres, de grandeurs, de tons, d’affinités, etc. L ’on se donne des
avis à de grandes distances, par le simple mouvement de quelques
leviers, par des coups, par des feux, etc. L ’fexpérience a suffisamment
appris que les sourds-muets peuvent être aussi bien instruits que les
autres hommes, par des moyens différens de tout ce qui ne concerne
pas le son ou le ton. Ils acquièrent même fréquemment des idées plus
justes et plus parfaites que ceux qui entendent, parce que ceux-ci font
souvent plus d’attention aux sons qu’aux objets qu’ils doivent désigner,
tandis qu’on tâche de rendre tout sensible et intuitif aux sourds-
muets.
Il est donc certain que l’ouïe est une condition pour le langage de
sons, mais quelle n’en est pas la cause, et que le langage articulé lui-
même ne sert à exprimer que ce que peuvent exprimer les autres signes
de nos sensations et de nos idées. Ainsi l’ouïe ne peut être considérée
comme un moyen qui contribue à former notre intelligence, qu’autant
quon fait principalement usage de la langue articulée pour instruire’,
que ce sens nous fait connoître le monde extérieur, et qu’il offre à
notre méditation ultérieure des objets auxquels nous ne pourrions
atteindre par un autre sens quelconque, soit extérieur, soit intérieur.
De meme que 1 odorat et le goût peuvent recevoir un grand degré
de perfectionnement non-seulement par les irritans, effets des maladies
ou produits de l’a rt, mais encore par l’exercice ; de même aussi
l’organe de l’ouïe peut acquérir un tel degré de finesse, qu’il soit possible
d estimer à peu près la distance des objets sonores, et même
d élever cette faculté jusqu à la précision la plus étonnante. L’aveugle
Weissenbourg de Manheim jugeoit avec exactitude la distance et la
taille des personnes qui étant debout lui parleient; Schônberger de
Weide, dans le Haut-Palatinat, avoit l’ouïe si juste qu’il suffisoit de
lui indiquer en frappant l’endroit où étoient les quilles, ou bien le
point de mire d’une cible ; on étoit sûr de le voir lancer sa boule et
meme tirer à la cible si adroitement, que souvent il atteignoit le but.
Il arrive encore plus souvent qu'un aveugle trouve du premier coup
une aiguille ou une pièce cfe monnoie qui auront fait du bruit en
tombant.
De la vue.
Le simple sens commun n’a jamais douté que nous vissions les
objets extérieurs tels qu’ils existent réellement; que l’oeil ne pût seul,
sans l’aide d’un autre sens, et sans exercice ni instruction préalable,
percevoir non-seulement les impressions de la lumière et des
couleurs, mais encore celles des formes, de la grandeur, de la
direction, du nombre , et de la distance des objets; que par conséquent
nous sommes redevables à notre vue d’une grande partie de nos
jouissances extérieures.
Mais les savans raisonnent bien différemment sur le sens de la vue.
Abandonné à lui-même, il est, suivant eux, frappé de la même impuissance
que l’odorat ou le goût. Toute sa sphère d’activité est bornée à
la lumière et aux.couleurs. Ce qu’il semble nous apprendre sur la forme
des objets, sur leur grandeur, sur leur direction, sur leur nombre,
sur l’espace, et sur la distance, est uniquement l’ouvrage du toucher.
L ’oeil seul n’en donnerait aucune notion, ou n’en donnerait que de
vicieuses qui auraient besoin d’être corrigées par l’ame après une étude
longue et secrète.
Ainsi l’écrivain qui veut traiter de la vue, doit opposer le sens
commun à l’érudition, ou l’érudition au sens commun. Dans l ’un et
l ’autre cas, il n’est pas si aisé qu’il pourrait le paraître, d’expliquer les
fonctions du nerf optique et de l’oe il, ainsi que les phénomènes de
la vue. L ’organisation matérielle du nerf optique est encore en grande