
modèle de l’homme, et de la faire agir d’après lui, ils eussent présente
des principes tout différens sur les fonctions et 1 influence des sens.
Nous pourrions , par exemple, leur faire observer que l’homme et les
animaux ont coutume de transposer dans le monde extérieur tout ce
qui se passe d’extraordinaire dans leur intérieur, et de le considérer
comme un accident du monde extérieur. Un coup sur 1 oeil nous fait
voir des flammes au-dehors de nous; l’affluence du sang vers l’oreille,
nous fait entendre le son des cloches; le malade veut qu’on lui retire
la mouche qu’il a devant les yeux, la mauvaise odeur qui incommode
son odorat, et le cadavre glacé qui est à ses côtés; en songe nous nous
nourrissons des mets les plus délicats, nous nous promenons dans des
jardins délicieux, nous nous baignons dans 1 eau chaude, nous volons
en l’air; l’homme peureux est dans les mains des voleurs ; le joueur tire
son bonheur de la roue de fortune; la tendre mère se précipité dans
les flammes pour sauver son enfant. L ’illusion des sens n’a-t-elle pas
inventé les apparitions, les visions, les esprits et les sorciers ? L ’homme
aliéné entend les choeurs célestes; il a peur du diable qui le poursuit à
pas précipités ; il combat des légions entières, meurt cent fois sur la roue
pour des crimes imaginaires, cherche sa tête sur le tronc d’un autre
individu, et éloigne soigneusement tout ce qui s’approche de lui, afin
de ne pas endommager son nez long de plusieurs aunes qu’il est oblige
de traîner à terre. Ne devroit-on pas induire de tous ces phénomènes,
que la nature de l’homme est plutôt portée à se répandre dans un
monde extérieur de sa propre création , qu’à transporter' et concentrer
en soi le véritable monde extérieur, e t, de cette manière, excuser en
quelque sorte les rêveries des idéalistes.
Les philosophes ne s’en sont pas tenus à attribuer exclusivement au
toucher la connoissance du monde extérieur.
Condillac dérive du toucher, de même que de tout autre sens, l’attention,
la mémoire, le jugement, et l ’imagination. Il en fait en outre le
correcteur des autres sens, la source de la curiosité et des idées abstraites
, de tous les désirs et de toutes les passions. Mais il a inventé un
roman si fabuleux sur la peine et le plaisir, qu’il présenté comme les
seuls mobiles de toutes les actions de l ’homme, que nous ne pouvons
entreprendre la tâche fastidieuse de le rectifier.
M. Ackermann ’ pense que le toucher représente les impressions par
des séries plus distinctes ; il le regarde aussi comme le correcteur des
autres sens. Suivant lu i, la main non développée des animaux est
cachée dans les ongles ou dans les sabots des pattes de devant; c’est pourquoi
ils manquent du sens le plus lent, à la vérité, mais aussi le plus sûr.
Buffon * dit : « C’est par le toucher seul que nous pouvons acquérir
des connoissances complètes et réelles; c’est ce sens qui rectifie tous
les autres sens dont les effets ne seroient que des illusions et ne pro-
duiroient que des erreurs dans notre esprit, si le toucher ne nous
apprenoit à juger ».
Ce naturaliste est tellement prévenu en faveur des avantages qui résultent
du toucher, qu’en parlant de l’usage d’emmailloter les bras des
enfans, il s’exprime ainsi 3 : « Un homme n’a peut-être beaucoup plus
d’esprit qu’un autre que pour avoir fait, dès sa première enfance, un
plus grand et un plus prompt usage de ce sens ; et l’on feroit bien de
laisser à l’enfant le libre usage de ses mains dès le moment de sa naissance,
». « Les animaux, dit-il ailleurs 4, qui ont des mains paroissent
être les plus spirituels ; les singes font des choses si semblables aux
actions mécaniques des hommes, qu’il semble qu’elles aient pour cause
la même suite de sensations corporelles. Tous les autres animaux qui
sont privés de cet organe ne peuvent avoir aucune connoissance assez
distincte de la forme des choses..........On peut aussi conjecturer que
les animaux qui, comme les seiches, les polypes et d’autres insectes ,
ont un grand nombre de bras ou de pâtes qu’ils peuvent réunir et
joindre, et avec lesquels ils peuvent saisir par différens endroits les
corps étrangers; que ces animaux, dis-je, ont de l’avantage sur les
autres et qu’ils connoissent et choisissent beaucoup mieux les choses
■ L. c. §. 117.
* L. c. p. 87.
3 L. c. p. 86.
4 L. c. p. 82.