
vérité, et n’a absolument dénié un langage aux animaux, que parce
qu’il avoit fait violence à la nature, en leur refusant toute espèce de
pensée et de sensation.
Les animaux ont donc une faculté commune avec l'homme, celle
de se communiquer mutuellement leurs sensations et leurs idées, soit
par des gestes, soit par des sons; ainsi la langue des gestes marche
d’un pas égal et simultanément avec la langue des sons. L ’une n’est pas
antérieure à l ’autre, quoique l’une ou l’autre suffise seule dans un cas
donné.
Qu’on ne nous dise pas que le langage des animaux n’a point de
mots. Notre oreille, de même que celle de l’animal, ne perçoit qu’un
son, ainsi que Locke l ’a déjà démontré Si ce son n’est que l’expression
naturelle et involontaire d’un sentiment intérieur, comme par
exemple le rire, leshurlemens, les cris d’elfroi, de douleur, de rage,
de joie, etc., il sera, de même que les gestes, compris par tous les individus
d’une espèce semblable ou peu différente. Dans ce cas, le
langage humain s’assimile au beuglement et au mugissement inarticulé
du taureau et de la vache, et au bêlement plaintif de l’agneau et de
la brebis.
Quelqu’arbitraire que paroisse le langage de l’homme, il n’est cependant,
lorsque nous avons besoin de désigner les choses qui nous frappent
le plus habituellement, qu’une imitation plus au moins matérielle
de ces mêmes choses- Ainsi nous disons que le cheval hennit, que la
poule glousse, que le cochon grogne ; et quand nous parlons de l’effervescence
des passions, des transports de l’amour et de la colère, de
l ’abattement causé par le chagrin , des grincemens de dents de l’envie,
du fracas du tonnerre, les mots peignent en quelque sorte les affections
et les choses qu’ils représentent.
Enfin plus le langage devient arbitraire, plus il est nécessaire de
l’apprendre, ou de joindre des idées déterminées à des sons arbitraires.
■ Essai philos, sur l’entendement humain, trad. de l’anglois par M. Coste.
Amsterd. 1774.Tom. III,p. 82.
Les animaux possèdent aussi cette faculté, autant qu’iïs sont capables
de percevoir nos sensations et nos idées. Dans chaque pays, les boeufs,
les chevaux, les chats, comprennent un langage différent. Il arrive
souvent que les chiens et les singes apprennent à unir les mêmes idées
aux mots différens de plusieurs langues.
Tout çeci prouve que ce n’est pas la faculté de l’ouïe qui engendre
le langage et les idées qui y sont jointes; mais que chaque langue , soit
composée simplement de gestes ou de sons, soit articulée , est une
production naturelle des sensations et des idées intérieures. Lors même
que celles-ci n’ont qu’un certain degré de vivacité, elles se manifestent
toujours au-dehors , et deviennent perceptibles pour les êtres de
la même espèce. Les observations suivantes rendront cette proposition
encore plus claire.
Un homme complètement idiot, quoiqu’ayant l’ouïe très-fine, ne
peut apprendre aucune langue. Tout en lui ne s’exprime que par des
sons rauques, par un cri aigu et effrayant, par un rire niais, excessif et
désordonné , et par des gestes lourds et grossiers. S’il possède encore
quelque foible portion d’intelligence, il ne fera connoître ses besoins
les plus pressans, et ses sensations les plus vives de plaisir ou de douleur,
que par un petit nombre de mots isolés et entrecoupés. Si les
facultés intellectuelles s’élèvent d’un degré, on aperçoit la liaison de
quelques idées simples exprimée par ces mots : maman, baiser ; papa,
jouer y promener, etc. La faculté de communiquer ses affections et
ses pensées par des gestes ou par des.paroles se perfectionnera, en
proportion du degré de perfection de l’intelligence, jusqu’à ce qu’enfin
l'homme ayant une grande abondance de sensations et d’idées, trouve
une quantité égale de signes pour les exprimer,-et les communiquer
à ses semblables. Mais si la raison de ce même individu vient a être
troublée; alors le poète ou l’orateur deviennent muets, ou bien le
flux de leur éloquence dégénère en un mélange inintelligible d’idées
désordonnées, vagues et incohérentes.
Chacun de nos lecteurs peut à présent reconnoftre que, si le singe ne
parle point, ce n’est pas parce qu’il a des poches à la glotte, ainsi