
Il nous semble qu’en général on dégrade la nature quand on prétend
qu elle a créé un sens dont les fonctions ne sont possibles qu’avec
l ’aide d’un autre ; et quoi que le physicien puisse dire à ce sujet, le
physiologiste philosophe doit répugner à une pareille opinion.
Mais tous ceux qui adressent au sens de la vue, ces reproches que
nous venons de réfuter, s’appuient sur l’expérience que Cheselden dit
avoir faite. Cet auteur rapporte dans son anatomie ', « qu’un homme
étant devenu louche par l’elfet d’un coup a la tête, vit les objets
doubles pendant fort long-temps, mais que peu à peu il vient à juger
simples ceux qui lui étoient les plus familiers, et qu’enfin après bien du
temps, il les jugea tous simples comme auparavant, quoique ses yeux
eussent toujours la même disposition que le coup avoit occasionnée ».
Si l’ame apprend la première fois à bien voir les objets connus, on
devroit awanoins s’attendre à ce que chaque fois qu’elle verroit un objet
entièrement nouveau, par exemple un animal extraordinaire, elle le
verroit double ou renversé.De semblables assertions nous font toujours
soupçonner que l ’écrivain a présenté l’observation conformément à ses
préventions. Mais prenons aussi en considération la fameuse expérience
de l’aveugle-né à qui Cheselden fit l’opération de la cataracte. « Le
jeune homme, dit Buffon *, et quoique aveugle., ne l’étoit pas absolument
et entièrement ; comme la cécité provenoit d’une cataracte, il étoit dans
le cas de tous les aveugles de cette espèce qui peuvent toujours distinguer
le jour de la nuit; il distinguoit même à une forte lumière le noir,
le blanc et le rouge vif qu’on appelle écarlate, mais il ne voyoit ni
n’entrevoyoit en aucune façon la forme des choses. On ne lui fit l’opération
d’abord que sur l’un des yeux. Lorsqu’il vit, pour la première
fois, il étoit si éloigné de pouvoir juger en aucune façon des distances,
qu’il croyoit que tous les objets indifféremment touchoient ses yeux,
( ce fut l’expression dont il se servit ) , comme les choses qu’il palpoit
touchoient sa peau. Les objets qui lui étoient les plus agréables ,
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étoient ceux dont la forme étoit unie et la figure régulière, quoiqu’il
ne pût encore former aucun jugement sur leur forme, ni dire pourquoi
ils lui paroissoient plus agréables que les autres. Il n’avoit eu
pendant le temps de son aveuglement que des idées si foibles des couleurs
qu’il pouvoit distinguer alors à une forte lumière, qu’elles n’a-
voient pas laissé des traces suffisantes pour qu’il pût les reconnoitre,
lorsqu’il les vit en effet ; il disoit que les couleurs qu’il voyoit, n’étoient
pas les mêmes qu’il avoit vues autrefois. Il ne connoissoit la forme
d’aucun objet, et il ne distinguoit aucune chose d’une autre, quelque
différentes qu elles pussent être de figure ou de grandeur. Lorsqu’on
lui montrait les choses qu’il connoissoit auparavant par le toucher,
il les regardoit avec attention, et les observoit avec soin pour
les reconnoitre une autre fois ; mais comme il avoit trop d’objets à
retenir à la fois , il en oublioit la plus grande partie, et dans le commencement
qu’il apprenoit ( comme il disoit J à voir et à connoitre les
objets, il oublioit mille choses pour une qu’il retenoit. Il étoit fort
surpris que les choses qu’il avoit le mieux aimées-, n’e'toient pas celles
qui étoient les plus agréables à ses yeux, et il s’attendoit à trouver les
plus belles les personnes qu’il aimoit le mieux. Il se passa plus de deux
mois avant qu’il pût reconnoitre que les tableaux représentoient des
corps solides ; jusqu’alors il ne les avoit vus que comme des plans différemment
colorés et des surfaces diversifiées par la variété des couleurs.
Mais lorsqu’ils commença à reconnoitre que ces tableaux représentoient
des corps solides, il s’attendoit à trouver en effet des corps solides
en touchant la toile du tableau, et il fut extrêmement étonné
Iorsqu’en touchant les parties qui, par la lumière et par les ombres,
lui paroissoient rondes et inégales, il les trouva plates et unies comme
le reste; il demandoit quel étoit donc le sens qûi letrompoit, sic’étoit
la vue ou le toucher. On lui montra alors un petit portrait de son père
qui étoit dans la boîte de la montre de sa mère ; il dit qu’il connoissoit
bien que c’étoit la ressemblance de son père, mais il demandoit
avec un grand étonnement, comment il étoit possible qu’un visage
aussi large pût tenir dans un si petit lieu, que cela luiparoissoit aussi