
comme la cause du chant chez les oiseaux, et de la musique chez
l ’homme ? S’il en étoit ainsi, il faudroit avancer que les oiseaux qui ne
chantent pas, et en général les femelles ont l’ouïe plus obtuse que
les oiseaux mâles qui chantent. Les hommes qui ont le plus de finesse
dans l’ouïe, devroient aussi être doués du talent le plus remarquable
pour la musique ; mais nous citerons des exemples qui prouveront
que le degré de finesse de l’ouïe n’a que des rapports conditionnels
avec le véritable talent musical.
Buffon * prétend avoir remarqué sur plusieurs personnes, « qui,
dès leur naissance, avoient l’oreille et la voix fausses, qu’elles enten-
doient mieux d’une oreille que de l’autre; » et Dumas * s’exprime ainsi :
« La plus grande perfectionne l’oreille exige que les deux oreilles soient
également bonnes ; car la différence dans la force de l’une et de l’autre
, rend plus ou moins yicieuse la manière de percevoir et de juger
les sons ».
Il J a des musiciens excellens qui se plaignent d’une différence frappante
entre leurs deux oreilles; et comme la force de l’une et de l’autre
n’est parfaitement égale que dans fort peu de cas, un bon musicien
devroit être un phénomène très-rare.
Lidée fausse que l’on se forme à ce sujet vient de ce que l’on confond
la faculté du chant et de la musique avec le chant et la musique
mêmes. Il est certain que celui qui est privé de l’ouïe ne peut percevoir
aucun ton ni exécuter aucune harmonie sur un instrument quelconque,
à moins qu’on ne veuille parler de ces exécutions mécaniques
qu on est parvenu à apprendre même aux sourds-muets. Mais on
ne fait pas réflexion que ni le chant des oiseaux, ni la musique de
1 homme n’ont d’existence réelle hors des individus , et que par conséquent
1 origine du chant et de la musique ne peut être dérivée primitivement
de l’ouïe ; mais que le chant et la musique doivent être
conçus antérieurement par un principe interne. 1
1 Histoire naturelle, cinquième édition.Paris, 1752. tom. VI, p. 61.
* L. c. tom. III, p. 548.
Les lois des vibrations et des rapports des tons existent, il est vrai,
dans les objets extérieurs, mais ces objets extérieurs ne peuvent être ni
saisis, ni compris, si l’organisme intérieur de l ’être vivant n’est pas
en rapport réciproque avec eux. C’est ainsi que les lois du levier, des
nombres, de la grandeur existent dans l’univers; mais sans intelligence,
il n y auroit ni mécanique, ni arithmétique , ni mathématiques. De
même si jamais le chant et la musique ont dû exister, il a fallu que
les lois des tons et de leurs rapports fussent reproduites dans l’intérieur
des oiseaux et des hommes, et exprimées à l ’extérieur. C’est pourquoi
1 oiseau ne chante point parce qu’il a appris le chant de son père, mais
parce que la disposition a ce chant est intimement unie à son organisme,
indépendamment de toute instruction, même lorsqu’il a été couvé
par une mère d’une autre espèce, qu’il a continuellement entendu un
chant tout different du sien , et qu’il a été élevé au milieu d’une variété
infinie de chants. On ne doit donc pas s’étonner, si des sourds
de naissance ont le sentiment de la cadence et dansent en mesure; si
des musiciens qui opt l’oreille dure, et même ceux qui ont perdu l ’ouïe,
non-seulement exécutent encore avec justesse des morceaux de musique
, mais continuent aussi à en composer.
Lecat et Ackermann, lors même qu’ils s’efforcent d’attribuer la musique
à l’ouïe, se voient contraints de recourir, le premier aux seriti-
mens délicats réjléchis 1 y le second à un organe d’un ordre supérieur
des facultés de l’ame ».
Il est donc démontré que l’organe de l’ouïe ne peut être apprécié
que comme une condition pour le chant des oiseaux et pour la musique
de 1 homme , de même que l’eau pour la natation des poissons .
et l’air pour le vol des oiseaux.
Dans la physiologie du cerveau nous prouverons plus en détail que
les sentimens délicats réjléchis et les facultés d ’un ordre supérieur de
l ame ne présentent que des idées trop vagues, pour pouvoir déterminer
notre opinion.
* L. c. p. 65.
*L. c. §. 117.