
Chez les hommes, comme chez les animaux, le goût ne peut pas être
considéré comme un indice toujours certain de la salubrité d’une chose.
Des alimens qui répugnent à notre goût peuvent être très-sains , et
d’autres que l’on mange avec plaisir, agissent comme de vrais poisons
dans l’estomac, ou seulement dans les intestins. *Les prétendus instincts
des malades sont assez souvent une indication exacte donnée
par la nature, mais aucun médecin raisonnable ne leur accordera une
confiance illimitée.
De même que l’organe du goût est développé le premier , de même
encore il semble être le dernier qui perde son activité. Plus on avance
en âge, plus on attache ordinairement de prix à la bonne nourriture ,
et plus elle devient nécessaire. Quand les yeux éteints du vieillard ne
lui laissent rien voir qu’au travers d’un nuage ; quand il faut hausser
la voix pour lui souhaiter le bon jour ; lorsqu’il n’aperçoit plus sur
lui-même qu’une peau ridée , desséchée et rude, il boit et mange
encore à l’envi avec ses petits-enfans; et lorsqu’enfin l’univers entier a
disparu de devant lui, lorsque les Muses et les autres dieux l’ont abandonné
, Bacchus et Cérès l’accompagnent jusqu’au tombeau.
De l’odorat.
C’est par le moyen de l’odorat, que le monde extérieur commence à
agir de loin sur les animaux. Il leur annonce les objets éloignés, destinés
à satisfaire leur appétit et à entretenir leur vie ; en choisissant ou
repoussant les substances alimentaires, suivant qu’elles sont utiles ou
nuisibles, il devient le gardien de leur santé ; il les avertit de l’approche
de leurs amis et de leurs ennemis ; et quand même ils sont condamnés
par leur naturel à une existence solitaire, il les conduit à une
compagne lorsque la nature leur commande de multiplier leur espèce.
Certaines substances inodores pour nous, produisent une forte impression
sur l’odorat des animaux ; certains animaux sont puissamment
excités par certaines choses pour lesquelles d’autres sont indifférens ;
telle odeur est agréable à un individu et rebute un autre. De pareils
faits prouvent que l’organe de l’odorat, dans chaque classe, est, par
une organisation spéciale et par diverses modifications dans les individus
, mis en rapport réciproque avec l’ensemble de l’animal, et avec
des objets particuliers du monde extérieur.
On reconnoît généralement que ces rapports sont plus nombreux
et plus intimes dans la plupart des animaux que dans l’homme, parce
qu’on ne peut nier que ie nerf olfactif ne soit proportionnellement
moins grand dans l’homme, que chez la plus grande partie des animaux
mammifères, des amphibies, et des poissons. On sait aussi
que cette observation s’applique aux animaux les plus stupides comme
aux plus avisés, au boeuf et au cochon, comme au cheval et au chien.
C’est pourquoi l’on ne songea pas à dériver de l’odorat une propriété
d’un ordre supérieur. La plupart des auteurs attribuent’, il est vrai, à
la force de l’odorat cette faculté surprenante que possèdent les animaux
de retrouver de très-loin le lieu de leur séjour. Mais on avance
en même temps qu’ils ne sont guidés en cela que par les particules odorantes,
sans etre aidés dans cette action parla re'flexion, la comparaison
ou par un jugement quelconquéi Les auteurs qui se sont aperçus que
l ’odorat seul n’expliquoitpas d’une manière satisfaisante un phénomène
aussi général, ont eu recours à un sixième sens inconnu. En effet lorsqu’au
bout de quelques mois on voit un chien qui, d’une distance de
plus de cent lieues, retrouve son logis ; lorsqu’on sait de plus qu’il-
n’est pas venu en droite ligne, ni en suivant le vent; lorsque des
pigeons que l’on a emportés à dix et même à cinquante lieues de
leurs colombiers, y reviennent sans se tromper; lorsque le faucon d’Islande
renferme durant plusieurs mois dans une région lointaine, profite
du premier moment de sa liberté pour retourner dans le nord ;
l’observateur ne doit-il pas se trouver dans le plus grand embarras s’il
veut éclaircir par l’odorat seul la cause de tous ces faits P Quelques auteurs
préféraient croire l’impossible, plutôt que d’admettre un sixième
sens qu’on ne pouvoit encore démontrer par aucun autre moyen. Mais
nous ferons voir, en traitant de la physiologie du cerveau, que cette
.propriété des animaux est réellement/ondée sur un autre sens que sur
celui de l’odorat.