
Quelle fatalité ! les habitans des environs
instruits de mon arrivée, vinrent tous avec
empressement me rendre visite, et me troubler
dans ma charmante retraite. Il me fallut
essuyer les longs préambules de leurs re-
proches obligeans de n’être point descendu
chez eux ; et, me fatigant de leurs offres
qu’ils reproduisoient sous mille et mille
formes pour me séduire, ils me citoient avec
emphase divers curieux qu’ils avoient eu
l ’honneur de recevoir, et notamment M. le
docteur SparmaUn , académicien suédois.
Quelque respectable que me parût cette autorité,
je pensai que je ne devois pas quitter
mon camp.
J’avois déterminé que , dans le cours de
mes voyages , je ne logerois jamais dans aucune
habitation, pour être plus libre le jour
etla nuit, pouravoir sous ma main mes gens
et mes équipages, pour ménager un temps
précieux qu’il faut toujours sacrifier au bavardage
et aux récits absurdes de ces colons
qui vous fatiguent avec leurs contes et vous
épuisent avec leurs questions, mais sur-tout
pour ménager mon eau-de-vie avec laquelle
j ’aurois été contraint d’arroser continuellement
leurs interminables conversations. Je
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remerciai donc ces messieurs , qui ne réussirent
pas même à m’ébranler, tant ma résolution
avoit été ferme et irrévocable. L ’exemple
du docteur Sparmann n’en étoit point
un pour moi. Nos genres très-différens dévoient
nous donner d’autres idées. Il n ’avoifc
besoin que du jour pour s’appliquer à ses
recherches en botanique. Moi ,'je passois
souvent une partie des nuits à la chasse, si
le besoin l’exigeoit • j’aurois été-forcé de m’en
abstenir ou de déranger mes hôtes. Cela seul
m’auroit inspiré des dégoûts qui eussent mis
bientôt fin au roman. I l n’en falloit pas tant
pour en détruire toute l’illusion. TJn autre
motifvet qui m’est purement personne^peut
donner en deux mots une idée fie mon caractère
et du plan de vie qu’il m’avpit fait embrasser.
Si c’est un trait d’amour-propre, et
mon âge , et l’éducation que j’ai reçue , et
mon pays, et les difficultés, vaincues, m’excuseront
assez. Quoique je reconnaisse fu t ilité
des chemins faits chez les. peuples civilisés,
l’habitude où nous étions de le s,ouvrir
nous-mêmes dans ma jeunesse à Surinam,
me les a toujours fait regarder comme un
frein qui diminue le prix de la liberté. F ier
de son origine, l’homme s’indigne qu’on ait