
J’étois si joyeux des témoignages d’affec-j
tion que je recevois des miens, de le un
protestations vives d’attachement, des dé-;
tails exacts et marqués au coin de la complaisance
et de l’intimité qu’on me donnoit
dans toutes les lettres qu’enivré de plaisir
oubliant pour ce moment et l ’A frique, et la
chasse, et les plus beaux oiseaux, et les brillantes
collections, en un m o t, redevenu
pour cette fois, un enfant, j’imaginai, pourj
me d ive rtir, ce que, dans un certain monde,
on nomme une fo lle journée et dans un
ordre inférieur , tout naturellement une
farce.
Je m’étois montré un peu trop généreux
dans la distribution du tabac. Ils en avoient
plus qu’il n’en fàlloit pour s’enivrer, si je les
avois laissé faire ; mais je roulois dans ma
têteunmoyen de les en empêcher. Je m’étois
apperçu que la troisième charge des pipes
tiroit à sa fin ; je n’eus pas plutôt pris mon
thé à la crème, que je me fis apporter un
petit coffret que je plaçai sur mes genoux. Je
l’ouvris ; jamais charlatan n’y eût mis au
tant d’adresse et de mystère. J’en tirai ce
noble et mélodieux instrument, inconnu
peut-être à Paris, mais assez commun dans
quelques provinces, et qu’on voit dans les
pains de presque tous les écoliers et du
peuple, en un mot une guimbarde. Je com-
jnençois à peine un air de Pont-Neuf, que
je vis tout mon monde descendre silencieusement
les pipes , et me considérer, bouche
jéante, le bras à demi tendu, les doigts écarts
dans l’attitude de ces gens qu’une bonne
fieille vient d’ensorceler ; mais leur extase
l ’égaloit point encore leur plaisir; toutes
es oreilles dressées, et les têtes immobiles
jenchéçs de mon côté, ne perdoient pas le
uoindrç son de l ’instrument ; ils ne purent
enir à leur enthousiasme ; chacun insensi-
Jement quitte sa place pour s’approcher et
ouir de plus près ; je crus voir le moment
)à tous ensemble alloient se prosterner dorant
le dieu qui opéroit ces prodiges ; je riois
moi-même comme un fo u , et faisais mes
fforts pour ne pas éclater ; ce qui eût Menât
dissipé le prestige. Quand j e l’eus savouré
mon aise, je me saisis de celui de mes gens
ui se trouvoit le plus près de moi , et l’ar-
aai de mon luth merveilleux. J’eus beau-
loup de peine à lui faire comprendre la ma-
îière de s’en servir; lorsqu’il y fut tant
)ien que mal a r r iv é , je le renvoyai à sa