
jambes et mes mains étoient déchirées et
tout en sang. Arrivé sur la place, je ne vis
rien; j’eus beau fureter tour-à-tour les environs
, aller, revenir, battre vingt fois les
mêmes endroits, examiner scrupuleusement
les moindres trous, les plus petits enfonce-
mens, mes peines furent inutiles ; je ne trou-
vois point mon touraco; toutes mes recherches
, toutes mes réflexions me conduisirent
à penser que je n’avois fait peut-être que lui
casser une aile, ce qui ne l’avoit pas empêché
de s’éloigner de l’en droit de sa chute. Je
m éloignai donc aussi, et me mis à roder de
nouveau dans tous les environs pendant
plus d’une demi-henre. Point de touraco. J’é-
tois an désespoir, et les broussailles épaisses
et les buissons d’épines qui m’ensanglan-
toient jusqu’au visage m’avoient réellement
agité de transports difficiles à décrire. Pour
assouvir ma colère, je sens qu’il ne m’eût
fallu rien moinsi dans un pareil moment
qu’un lion ou quelque tigreA poursuivre.
Un chétif oiseau, qu’après, tant de peines et
de désirs je venois enfin d’abattre, échapper
et disparoître ainsi à mes yeux ! Je frappois
la terre de mes pieds et de mon fusil. Tout-
à-coup la terre s’enfonce; je disparois moimême
i et tombe avec mes armes dans une
fosse de douze pieds de profondeur. L ’éton- „
nement et la douleur de la chute prirent la
place de mes emportemens. Je me vis au fond
d’un de ces pièges recouverts “que les Hot-
tentots tendent aux bêtes féroces, et particulièrement
aux éléphans. Revenu à m o i,
je songeai aux moyens de me tirer d’embarras
, trop heureux de ne m’être point empalé
sur le pieu très-aigu qu’ils plantent au fond
du trou, plus heureux encore de n’y avoir
point trouvé compagnie. Mais il pouvoit à
tous momens en arr ive r, sur-tout si j’étois
contraint d’y passer la nuit ; son approche
commençoit à m’inspirer beaucoup de terreur
, en contrariant et retardant la seule ressource
que j’imaginois pour me sauver du
puits fatal, sans secours étrangers : c’étoit
d’ébouler la terre à l’un des côtés avec mon
sabre et mes mains, et d’y faire des espèces
de degrés ; mais cette opération pouvoit traîner
en longueur : dans la cruelle perplexité
où j’étois , je pris le parti le plus sage de ramasser
et de charger mon fusil. Je tirai coup
sur coup : il étoit possible que je fusse entendu
de mon camp ; je prêtois de temps en
temps l’oreille avec une impatience et des