
laissées plus bas sur les bords de la même rivière
ne tardèrent pas à nous rejoindre; un
reste de honte se lisoit dans leurs regards et
sur leurs fronts ; j’eus à rougir de m’être
fait un jeu cruel de leur décence; c’étoit la
pudeur native dans tout son embarras, bien
différente de cette réserve perfide dont on
se pare avec orgueil, et qui n’est qu’un manège
agaçant plus dangereux que le scandale.
Je fis déjeuner mes sauvages ; ensuite on
m’apporta la table sur laquelle je faisois mes
dissections, et qui ne me servoit qu’à cela ; elle
formoit avec deux chaises tout le meuble de
ma tente : je me mis devant eux à éçorchei*
les oiseaux que j ’avois tués le matin. Cette
opération les intriguoit fort ; ils me regar-
doient avec surprise, et ne pouvoient concevoir
à quel dessein j ’ôtois la vie à des oiseaux
pour les dépouiller et leur rendre
aussi-tôt leur forme. Je ne perdis pas mon
temps à leur vanter des cabinets de collections,
et le cas qu’on en fait en Europe; ils
se seroient à bon droit étonnés qùe je fusse
ventL de si loin dans cet unique dessein,
et la question de Narina s’il n’y avoit point
d’oiseaux dans mon pays, me parut naturelle
et bien simple ; je pensai qu’aucune dis-
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sertation sur ce sujet avec des sauvages qui
ne m’auroient point compris, ne valoit pas
le plaisir d’apprêter un martin - pêcheur
dont je fis présent à nia belle curieuse.
Haabas m’engageoit à lever mon camp
pour l’aller placer près de sa horde, où je
trouverois une grande variété d’oiseaux de
toute espece ; il me fit comprendre que je
n’en étois éloigné que d’environ deux lieues;
je lui promis de l ’aller voir sous peu de
jours.
I l se disposoit à partir. Je le fis dîner avec
tout son monde, et lui donnai en particulier
une petite provision de tabac, ce qui lui fit
grand plaisir : Narina me promit de m’apporter
du lait et de m’amener bientôt sa
soeur. Enfin, très—satisfaits les uns des autres
, après mille adieux répétés, ces bonnes
gens me quittèrent; je les fis accompagner
par un des miens que je chargeai de reconnaître
la route, et de me faire quelques
échanges pour des moutons.
F IN DU TOME PREMI E R .