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Cette indifférence était d ailleurs partagée p a r le monde savant. Les levers
des topographes s'arrêtaient rigoureusement à la ligne de rivage des lacs, et
ceux-ci n'étaient représentés, sur nos cartes les p lus détaillées, que p a r des
taches grises ou bleues, suivant que le travail était fait p ar tel ou tel Ministère;
les géologues, même les p lus habiles, ne parlaient des lacs qu'avec un certain
dédain. Chose étrange ! De grandes expéditions s'organisaient pour explorer les
mers les plus éloignées, et nous ignorions la profondeur du lac de Genève et du
lac du Bourget. Sans doute, comme le disait le journal que j e citais tout à
F heure, beaucoup de lacs étaient le bien de la France; mais ce bien était singulièrement
délaissé; on le considérait comme une propriété sans valeur, dont p e rsonne
ne s occupait; en un mot, au p oint de vue scientifique, les lacs étaient
comme s’ils r i existaient pas.
Ne me demandez pas, lecteurs que cette remarque surprendra peut-être,
pourquoi de nombreux kilomètres carrés de notre territoire restaient ainsi in e x -.
plorés; car j e serais obligé de vous répondre que j e rien sais absolument rien.
I l faut croire que, dans les questions scientifiques, la mode intervient, comme
partout ailleurs, e t j e mécontenterai de vous dire, pour toute explication, que
F étude des lacs n'était point à la mode.
Simple touriste d! abord, j 'a i été, comme bien d autres, séduit p a r ces beaux
lacs que j allais voir presque chaque année; les aimant beaucoup, j ’ai cherché à
les mieux connaître, car le mystère de ces profondeurs bleues ou vertes rriirrita
it et les légendes que j e recueillais au cours de mes voyages ne pouvaient satisfaire
ma curiosité. Avant toute chose, j 'a i voulu déterminer dune façon très
exacte le relief immergé de nos principaux lacs, persuadé que ce travail, souvent
ingrat et pénible, était la base de toutes mes études ; et en effet combien de
théories géologiques brillantes ont été faites sur des lacs dont on n'avait jamais
dé terminé les profondeurs, théories qui, p ar la suite, se sont effondrées! .Fai
donc sondé, patiemment et méthodiquement, le lac de Genève dans toute sa partie
française qui, j e le répète, était absolument inconnue; ensuite j ’ai exploré les
deux grands lacs entièrement français, ceux d ’Annecy et du Bourget, dont les
profondeurs n étaient p a s moins incertaines; enfin j'a i continué mes investigations
sur près de cent cinquante lacs répartis dans les régions les p lus diverses
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de notre territoire, Alpes, Jura, Vosges, Plateau Central, Pyrénées, Landes,
littoral méditerranéen, et situés aux altitudes les p lus variées. En même temps
j'a i étudié les lois qui régissent l'alimentation, F écoulement, le niveau, les
températures, la couleur, la transparence de ces lacs; j ’ai recherché les matières
que leurs eaux tiennent en dissolution; j 'a i abordé le problème, particulièrement
difficile, de leur origine géologique ; enfin j 'a i essayé de tracer F histoire
de quelques-uns de nos lacs dans la suite des âges.
C’est le résumé de ces recherches que j e présente aujourd’hui dans ce livre;
mais j e me hâte d’ajouter que mon travail est loin d ê tre complet, et cela pour
deux raisons. D'abord, le territoire français comprend un bon millier de lacs
et, dans les quelques années que j ’ai consacrées à leur étude, j e r i a i p u explorer
que les plus importants (Centre eux; les autres, placés dans des régions d'accès
particulièrement malaisé, ont dû être réservés pour F avenir. Ensuite une étude
complète des lacs nécessite une série de connaissances dont la présence simultanée
est bien rare dans un même cerveau humain. I l faut être topographe et
hydrographe pour lever le p lan des cuvettes lacustres; nous devons fa ire appel
à la géologie pour connaître leur origine; F étude des courants, des températures,
de la couleur, de la transparence des lacs est du domaine de la mécanique et
de la physique; la chimie d caché quelques-uns de ses plus redoutables p ro blèmes
dans ces eaux bleues du Léman que T yn d a ll proclamait, bien à tort, les
plus pures de F Europe; enfin chaque lac est un p e tit monde qui fourmille
d'espèces animales et végétales.
Heureusement j e ri ai point été absolument seul à entreprendre une pareille
tache. Dans certaines régions, j ’ai trouvé le chemin déjà préparé ; dans d’autres
les études que j ’ai commencées ont été poursuivies avec les méthodes que j'a va is
adoptées; enfin j ’ai eu, pour travailler avec moi, des collaborateurs dévoués.
Ainsi, dans les Vosges, M. Thoulet a, dès 1890, exécuté une série de sondages
dans les lacs de Gérardmer, de Longemer et de Retournemer, e t si, disposant
de moyens plus perfectionnés, j"ai p u dresser de ces trois lacs des cartes p lus
complètes et plus exactes que les siennes, j e dois cependant reconnaître que les
pi emiers travaux de ce savant professeur ont une très grande valeur et m on t
été d une réelle utilité. Dans les Pyrénées, M Emile Belloc a levé très conscien