
d’une façon fort juste contre la tendance, assez répandue, d’attribuer toujours l’horizontalité
de ces petites plaines au remplissage de cuvettes lacustres par les alluvions.
Ces plaines sont constituées très souvent parla roche en place, et l’alluvion
qui recouvre celle-ci n a alors qu’une épaisseur de quelques mètres, voire même de
quelques décimètres. Cette disposition s’observe, en Suisse, dans les vallées de la
Limmat et de l’Aar*.
Toutefois l’existence d’un ancien lac parait assez vraisemblable, lorsque le
Fig. 153. — Coupe schématique d’un lac comblé et du seuil situé à l’aval.
CDEF, section faite par l'émissaire du lac dans l’étranglement, ABGH. — RNOS, section idéale faite sur la môme hauteur
verticale que CDEF, à travers la partie élargie MNOP.
palier constitue une large plaine d’alluvions, se raccordant par des pentes adoucies
avec les versants de la vallée, et que, à l’étranglement situé à l’aval de cette plaine,
se trouve un seuil rocheux formant ressaut et donnant passage au cours d’eau au
moyen d’une coupure étroite, à parois presque verticales, analogue à celles que nous
voyons à l ’aval de beaucoup de lacs actuellement existants (fig. 153).
En effet, si le fond primitif de la vallée, immédiatement à l’amont de l’étranglement,
avait formé une plaine rocheuse prolongeant le seuil BG, l’érosion régressive
qui, après avoir entamé ce seuil, se serait prolongée dans cette plaine, y aurait en
général taillé une coupure analogue à CDEF, et non point une section large, aux contours
adoucis, pareille à celle que nous voyons. Sans doute, il faut tenir compte de la
A. Heim, loc. cit.
différence de dureté qui existe en général entre la roche constituant le seuil BG et
celle qui constitue l’élargissement en amont ; mais cette différence ne suffit peut-être
point pour expliquer l’énorme disproportion que nous constatons. La section CDEF
semble témoigner d’une érosion très récente, tandis que la section RNOS, qui correspond
en amont à CDEF, parait être le résultat d’un travail déjà ancien. La section
RNOS aurait donc déjà existé lorsque la section CDEF s’est formée; on peut en conclure
que le palier était occupé par un lac s’élevant jusqu’au niveau BG et que la
coupure CDEF, taillée dans ce seuil, est l’oeuvre de l’émissaire du lac. Je me hâte de
dire qu’une pareille conclusion n’est pas d’une rigueur absolue et qu'il faudrait
procéder à un sondage dans les alluvions pour pouvoir affirmer l’existence d’un
ancien lac.
Nous trouvons dans la vallée de l'Oignon (Haute-Saône), immédiatement en
aval du village de Servance, un exemple frappant de cette disposition. A une large
plaine d’alluvions, au milieu de laquelle serpente la rivière,, succède une barre
rocheuse, formée de porphyrite pétrosiliceuse1 extrêmement dure, à travers laquelle
l’Oignon s’est taillé un.lit étroit, à parois presque verticales : il semble bien que la
plaine alluviale soit sur l’emplacement d’un ancien lac.
La vallée de l’Isère nous offre aussi quelque chose d’analogue. Nous avons vus
en effet que, en aval de Saint-Gervais, cette rivière quittait une plaine alluviale
dont la largeur varie de 1500 mètres à 5 kilomètres, pour pénétrer dans des gorges
molassiques profondes de 50 mètres et larges de 50 à 100 mètres environ à la
base. 11 semble bien qu’il y ait eu un ancien lac en amont de ces gorges, dont la
largeur relativement grande est due à l’importance du cours d’eau et au peu de
résistance de la roche traversée.
Il faut toutefois faire une restriction en ce qui concerne ce dernier exemple.
Nous avons vu3 qu’on pouvait, avec quelque vraisemblance, supposer que la contre
pente qui s’est produite dans le Grésivaudan résultait d’un affaissement du
massif alpin ; or il n’est pas impossible que l’érosion du seuil rocheux qui, par
suite de ce mouvement, tendait à constituer un barrage, ait marché de pair avec la
formation de la cuvette, et que, le lit de l’émissaire s’approfondissant constamment
de la même quantité que cette cuvette, celle-ci se .soit vidée au fur et à mesure
qu’elle se creusait. Dans ce cas, il y aurait eu tendance perpétuelle à la formation
d’un lac sans que ce lac ait jamais existé; mais l’aspect actuel de la dépression
rocheuse serait le même que si celle-ci avait jadis été remplie d’eau. De même on
peut très bien imaginer que l’établissement de la contre-pente soit continuellement
entravé par les apports des affluents qui, à chaque instant, combleraient la cuvette
en voie de formation. Il ne s'en produirait pas moins finalement un bassin rocheux,
1. D’après M. Ch. Vé lain.
2. P a g e s 298 e t 308.
3. P a g es 307 e t 308.