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A. — Sources sous-lacustres.
La plus importante des sources sous-lacustres connues est le Boubioz du lac
d’Annecy, qui jaillit au fond d’un entonnoir1. Je démontrerai l’existence de cette
source en traitant de la température des lacs. Or, le fond de l’entonnoir est formé
par la roche ; chaque fois que j’y ai descendu ma sonde, j ’ai toujours senti le coup
sec, l’arrèt brusque caractéristique des sols rocheux ; de plus, mon sondeur à coupe
est toujours revenu vide. La même constatation a été faite par M. Forel, dans une
exploration que ce savant a bien voulu faire avec moi.
J’ai cru d’abord que la présence de ce fond rocheux, au milieu d’un talus entièrement
constitué par la vase, permettait de calculer d’une façon assez exacte l’épaisseur
de cette vase.
Il paraissait en effet assez vraisemblable d’admettre que l’entonnoir était tout
Fig. 38. Coupe du Boubioz (lac d’Annecy), en supposant que l’entonnoir se trouve tout entier dans la vase.
entier dans la vase et que la source ne produisait pas d’effondrement sensible dans
le talus primitif du lac. Il était permis de faire cette supposition par analogie avec
ce que 1 on voyait sur les pentes des montagnes voisines, où beaucoup de sources
jaillissent (celle des Marquisats en particulier, tout près du Boubioz) sans qu’il en
résulte dans le terrain rocheux une excavation quelconque. Dans ces conditions,
1 épaisseur de la vase était égale à la hauteur du cône formé par l’entonnoir, ou, vu
la faible inclinaison (3° environ), en ce point, du talus général du lac, à la différence
de niveau entre l’ouverture et le fond; on trouvait ainsi 50 à 55 mètres (fig. 38).
Mais plus tard une excursion faite au Revard, au-dessus d’Aix-les-Bains, non
loin du lac d’Annecy, m’a montré que, sur le versant oriental de cette montagne,
existent un certain nombre de grands trous elliptiques, creusés dans le calcaire
urgonien analogue à celui qui constitue les rives du lac d’Annecy aux abords du
Boubioz. L’un d’eux, le creux de l’Olette, m’a paru avoir à peu près 100 mètres de
longueur sur 80 mètres de largeur, et une mesure que j’ai faite au baromètre m’a
donné une profondeur de 40 mètres environ. Le fond de cet entonnoir, encombré
d’éboulis, renfermait un peu d’eau gelée (c’était le 14 octobre 1894). Il n’y aurait
rien d’impossible à ce que la source du lac d’Annecy jaillît au fond d’une pareille
cavité ; on aurait alors quelque chose d’analogue à ce qui est repré senté par la
1 . Voir, p a g e s 31 e t 80, la d e sc r ip tio n d e c e t en ton n o ir .
figure 39 el mon raisonnement sur l’épaisseur de la vase cesserait d’être exact. Mais
la constatation de la roche au fond de l’entonnoir nous permet d’affirmer que cette,
épaisseur de 50 à 55 mètres est un maximum. Cette conclusion résulte, à l’évidence,
de l’examen des deux figures 38 et 39.
Fie. 39. - Coupe du Boubioz (lac d’Annecy), en supposant que l'entonnoir se trouve à la fois dans la vase
et dans la roche.
Nous avons vu aussi1 que le lac de Chaillexon possède une source sous-lacustre
importante qui jaillit au fond d’un entonnoir. M. A. Magnin, qui l’a découverte, n’a
pas constaté la nature du fond, qui est probablement aussi rocheux.
Il arrive assez fréquemment, dans certains lacs, que le sol naturel apparaisse
sans qu’il se produise un pareil entonnoir dans la vase. Si, au lieu dune source
abondante et unique, comme au lac d’Annecy, nous avons une multitude de petits
filets d’eau répartis sur une surface assez grande, si de plus 1 épaisseur de la vase
est faible, aucune dénivellation importante ne se produira entre les parties rocheuses
mises à nu et celles recouvertes de vase.
Tel est le cas au lac de la Girotte où, à la profondeur de 44m,30, j ’ai trouvé le
rocher; dans le même lac j ’ai récolté, à la profondeur de 57 mètres, des graviers à
peu près exempts de vase. Or nous verrons plus loin que la composition et la température
de l’eau du lac révèlent l’existence de sources nombreuses. D autre part, si
nous consultons la carte hydrographique du lac (Pl. XIII), nous voyons que, dans
la région nord-ouest où ces constatations ont été faites, 1 allure des courbes de
niveau est bien régulière ; nous voyons également que la pente du talus n atteint pas
la limite qui empêche le dépôt de la vase.
Le même cas se présente dans certains lacs du Plateau Central. Au lac d Issar-
lès, j’ai récolté, à 51 mètres de profondeur, près de la rive est, un mélange de vase,
de sable et de petit gravier ; au lac de Tazanat, à 60 mètres, dans la région nord-est,
mon sondeur à coupe m’a ramené une vase renfermant un petit caillou qui, vu
l’inclinaison relativement faible des talus (50 p. 100), ne paraît pas provenir d un
éboulement des rives ; d’autre part, un échantillon pris dans le même lac, a la
profondeur de 43m,50, consiste uniquement en gravier. Or le lac d’Issarlès n’a
aucun affluent visible ; comme il a, dans la partie nord-ouest, un écoulement souterrain
assez important, il faut qu’il soit alimenté par des sources profondes,
auxquelles est due la présence de sable et de gravier sur les talus de la rive orientale.
La même observation s’applique au lac de Tazanat, qui paraît débiter plus qu il
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