
La couleur jaune1 des eaux de ces deux derniers lacs nous fait supposer qu’elles
sont riches en matière organique; mais les analyses de M. Schloesing nous montrent
que cette matière ne donne pas naissance à une quantité importante d’acide
nitrique. Remarquons d’ailleurs que la nitrification ne pourrait se produire qu’en
été, et dans les couches superficielles, puisqu’elle est à peu près nulle au-dessous
de 5oS. D’autre part, il est possible que la végétation aquatique consomme une
partie des nitrates apportés par les affluents 3.
11 faut remarquer que les matières qu’on trouve dans l’eau d’un lac ne sont pas
toujours nécessairement apportées par les affluents ; elles peuvent provenir de la
dissolution des talus immergés, si ceux-ci, par suite de leur forte pente, ne sont
point recouverts par la vase et si l’eau du lac n’est point saturée de la roche dont
ces talus sont composés. Ainsi, il est évident que la petite falaise de gypse qui
domine le lac du Mont-Cenis sur la rive nord, et au pied de laquelle se développe
une beine constamment rongée par les vagues, est sans cesse attaquée par la dissolution
de l’eau du lac qui, renfermant seulement 0f ,738 de sulfate de chaux par
litre, n’est point saturée de cette roche. Nous verrons plus loin que les talus calcaires,
et aussi le carbonate de chaux des vases, peuvent, dans certains cas, être
dissous par l’eau des profondeurs, si celle-ci est riche en acide carbonique. Enfin, si
les parois sont formées de roches silicalées (granit, basalte, schistes cristallins, etc.),
elles peuvent subir une kaolinisation, et les alcalis mis en liberté se dissolvent dans
l’eau du lac.
7 ° V A R IA T IO N DE LA COMPO S ITIO N DE l ’e AU d ’ u N MÊME LAC
A . — Variations observées aux lacs d Aiguebelette, de Nantua, de Saint-Point,
de Remoray, de Paladru, du Bourget, d'Annecy, de Genève, du Mont-Cenis,
de Gérardmer, de la Girotte.
■ Nous venons de voir que la composition de l’eau varie considérablement d’un
lac à l’autre; il nous reste à étudier ce qui se passe au sein d’un même lac. La
composition de l’eau est-élle la même dans toute l’étendue du lac? Est-elle constante
d’une saison à l’autre? Ou bien, au contraire, varie-t-elle suivant certaines lois?
Longtemps on a considéré comme un axiome que cette composition était absolument
invariable. On pensait que la masse de l’eau d’un lac était trop considérable
pour être affectée par les variations que peut subir soit l’eau des affluents, soit celle
1. Voir p a g e 176.
2 . S ch loesin g , loc. c i t., p . 174.
3. S ch loe sin g , Sur les p e rte s d azote entraîné p a r les eau x d ’infiltration (C. H., t. CXX, p. 526, 1895).
de certaines régions du lac lui-même. Si l’équilibre était, pour une cause quelconque,
momentanément troublé, il devait, croyait-on, se rétablir presque instantanément.
Dans un mémoire inséré dans les Comptes Rendus de 1 Exposition Internationale
de Pisciculture, tenue à Berlin en 1880 (section suisse)1, le docteur
W. Weith ne craint pas d’affirmer que la composition de l’eau des lacs suisses est
absolument constante1. M. Thoulet reproduit cette affirmation dans son Océano-
graphie statique*.
Or, à moins qu’une frontière diplomatique n’ait le pouvoir de faire varier les
lois qui régissent la composition de l’eau des lacs, l’affirmation de M. Weith est
fausse. Dans les lacs français, et même aussi dans le lac international de Genève, la
composition de l’eau est en général variable suivant la profondeur et suivant les
saisons.
Un examen de la composition de l’eau des lacs du Bourget, d Aiguebelette, de
Nantua, d’Annecy, de Genève, de Saint-Point, de Remoray et de Paladru nous
démontre ce fait à l’évidence. L’écart peut être très important entre le résidu des
eaux superficielles et celui des eaux profondes. Ainsi il dépasse 0er,45 au lac de la
Girotte ;-c’est, il est vrai, un cas tout à fait exceptionnel; mais, dans d’autres lacs,
quoique beaucoup moins considérable, il est encore très sensible : ainsi il atteint
0F,046 au lac d’Aiguebelette, 0^,052 au lac de Nantua, 0F,03 au lac de Saint-
Point, OF,04 au lac de Remoray, 0 f , 035 au lac de Paladru. 11 est moindre aux lacs
du Bourget, de Genève4 et d’Annecy5, où cependant il atteint encore respectivement
0F 014, Of ,02 et Of ,022. Ainsi, aux lacs d’Aiguebelette et de Nantua, les chiffres
extrêmes trouvés pour le résidu sec sont à peu près dans le rapport de 3 à 4. Ce
rapport n’est que de pour la Méditerranée orientale6. La composition de l’eau
de certains lacs est donc très variable, infiniment plus variable que celle de l’eau
de certaines mers.
Une étude attentive des tableaux montre que ces variations ne sont nullement
accidentelles, mais qu’elles obéissent à une loi. Laissons pour le moment de côté le
lac delà Girotte où les variations sont, je le répète, tout h fait exceptionnelles, et
1. In te rna tiona le Fischerei-Austeilung zu Berlin, 1880, S chwe iz, p . 96 e t seq.
2 . Das Wa sser d e r Schweizerseen besitzt eine constante Zusammensetzung (p. 107), e t p lu s lo in (p. I l l ) :
Die Zusammensetzung des Wassers d e r grösseren Schweizerseen i s t eine Constante; sie ist im Grossen und
Ganzen unabhängig von Zeit u n d Ort.
3. P a g e 252.
4. Il n e fa u t p a s te n ir com pte du r é sid u s e c d e 0 ^ ,1 8 4 tr ouv é au la c d e Genève le 9 m a i 1894 a
200 m è tr e s en fa c e de la Dranse. Cette d e rn iè r e r iv iè r e é ta it tr è s fo r te ce jo u r -là e t l ’ea u p u is é e é t a it u n
mé lan g e d e l ’ea u du la c e t de c e lle d e la Dranse.
5. Il fa u t fa ir e a b stra c tio n d es r é sid u s d e 0 gr,1624 e t 0^r, l 73 tr o u v é s p our l ’ea u r e c u e illie d ans le
Boubioz, q u i e st u n m é la n g e d’eau du la c e t d’eau d e so u r c e . Ces chiffr es co n firm en t d’a illeu r s 1 e x is ten
c e de la so u r c e ; c ’e st u n e p r eu v e n o u v e lle a jo u té e à c e lle s q u e la top o g rap h ié e t l ’é tu d e d e s tem p
ératur es n o u s on t d éjà fou rn ie s.
-6. J. Luksch, P h ysikalische Untersuchungen im OEstlich en Mittelmeer (Tableaux).