
ne pouvais eu conscience admettre. J’avais réussi enfin à la détromper, et
m’amusais encore de cette aventure, lorsque je vis entrer plusieurs personnes
dans notre modeste réduit, c’était l ’alcade, le secrétaire de l’ayun-
tamiento et quelques autres des principaux du village, qui avaient appris
notre arrivée, et qui, se méfiant un peu de ces étrangers, suivis d’un bagage
qui leur paraissait extraordinaire, venaient s’enquérir de nos. papiers. C’est
alors qu’une circulaire du capitaine-général de Grenade dont j ’étais muni,
fit merveilles : ces Messieurs se confondirent en excuses, m’offrirent leurs
services et m’invitèrent, séance-tenante, à venir assister h un bal champêtre
qui avait lieu devant l’église. Cette petite fête se donnait en plein
air à la clarté de la lune5 là , au milieu d’un cercle de spectateurs et de
spectatrices, et au son d’un violon et d’une flûte, un seule couple à la fois
dansait une espèce de valse lente, puis cédait la place à un autre. Chaque
danseuse en se retirant s’approchait des musiciens, simples amateurs du
village, et passait, avec le plus grand sérieux , son bras autour de leur
taille; on me dit que c’était la politesse en? usage pour les remercier de
leur complaisance; ces braves gens se divertirent de cette manière quelques
moments encore avec un décorum et une décence parfaite, pui,s chacun
se retira.
Il plut tellement le jour suivant, qu’il ne fut pas question de partir. Le
thermomètre ne marquait que 18 degrés centigrades, et j ’appris à cette
occasion qu’il ne monte jamais à Trevelez au-dessus de 24. J’allai faire
visite à l’alcade et à l’escribano, ainsi qu’à quelques autres gens du village,
et l ’on me reçut partout avec la plus aimable hospitalité. Ici on me
forçait à accepter un panier de cerises alors en pleine maturité, là on envoyait
à ma demeure d’excellentes truites saumonées qui abondent dans
la rivière. Toutes les pièces des habitations étaient alors occupées par
les vers à soie prêts à filer leurs cocons, les habitants s’étaient relégués pendant
ce temps sous des hangars et dans les celliers. Ge sont les femmes
qui sont surtout chargées de cette éducation importante qui est le principal
revenu de la commune de Trevelez, et y rapporte de trois à quatre- mille
duros annuellement. Les vers demandent là plus de soins qu’ailleurs, à cause
des changements de température et des orages qui sont fréquents dans cette
vallée élevée et encaissée. Je n’oublierai jamais cet heureux petit coin de
terre dont les habitants ont conservé leurs vertus primitives, et qui depuis
l ’époqiie des combats entre les chrétiens et les morisques, a échappé à
toutes les agitations de la malheureuse Espagne.
En quittant Trevelez, je jetlai un dernier coup d’oeil sur sa vega restreinte,
mais fertile, qui n’occupe que le terre-plein de la vallée ; à l’ouest,
d’immenses pentes presque sans culture remontent jusqu’aux sommités du
Mulahacen> tandis qu’à l ’est, un contrefort moins élevé, planté de chênes
à la base, mais presque à pic dans la partie supérieure, sépare ce
vallon de celui de Berchul; mon projet avait été d’abord de franchir ce
contrefort dans un de ses points les plus hauts, mais comme le temps était
trop incertain, je suivis le chemin ordinaire qui s’élève en diagonale sur
ses flancs, en le contournant dans une partie moins élevée. On y voit échelonnées
à différentes hauteurs, jusqu’à trois aeequias différentes,/ dont
l’une, de près de quatre lieues de longueur, va chercher ses eaux jusque
près du hato de Gualchos, et les amène dans le territoire de Berchul.
Elle a du être bien difficile à établir sur une pente si précipiteuse, et
comme les ' avenidas ou crues d’eau l’exposent à de fréquents dégâts ,
plusieurs aeequieros sont constamment occupés à son entretien. La riche
végétation des bas-fonds avait bientôt fait place au Thymus tenuifolius,
à l’Helichrysum serotinum, à VÂrtemisia glutinosa et aux autres plantes des
lieux stériles. De la croupe passablement large et très-arrondie de la montagne,
j ’eus une très-belle vue de l’Alpujarra dont j ’embrassais presque
toute l ’étendue, parce que les contreforts parallèles à celui-ci et situés plus
à l ’est, étant plus courts et moins élevés, permettent à l’oeil de- plonger
dans les vallons. La vallée de Trevelez aprè% avoir couru quelque temps
encore au midi, tourne à l ’ouest en entrant |dans des gorges profondes
pour se réunir au barraneo de Poqueyra. Au-dessous de moi, de l ’autre
côté, ces gorges accompagnées de bandes de rochers abruptes, se reproduisaient
aussi dans la partie inférieure du val de Cadiar, aux environs
de Ggstaras, et venaient rompre l’uniformité des longues et monotones
pentes schisteuses ; ce n’était autre chose que ces amas de brèches calcaires et
de calcaire compacte, que nous avons vu jouer un si grand rôle sur le versant
nord-ouest de la Sierra Nevada ; ils ne paraissent pas dépasser de ce
côte'-ci une hauteur de -45oo pieds, et ont été soulevés des deux côtés de la
chaîne, à l ’époque de la révolution qui lui a donné son relief actuel, et
lorsque la formation schisteuse s’est fait jour au travers d’elles à la manière
d’une dent qui pousse. Au milieu de ces rochers et de ces ravins, on voit de
nombreuses cavernes d’un accès souvent difficile dont plusieurs sont célèbres
par les sièges qu’elles soutinrent pendant l'a guerre de l’Alpujarra, sièges
qui se terminaient toujours par le massacre des pauvres Morisques qu’on