
me persuader que je n’étais pas la dupe d’une illusion et que quelques pas seulement
me .séparaieptde cette Espagne à laquelle Gibraltar ressemble si peu.
La ville n’est pas grande, le rocher la resserre de telle façon qu’il n’y a
guères que deux rues en plaine, les autres ne sont que des ruelles sur la
pente de la montagne; le bord de la mer est défendu par un parapet et de
nombreuses batteries d’où l’on embrasse tout le pourtour de la baie. San
Roque couronne dans le fond une éminence aride; on a vis-à-vis de soi les
maisons blanches d’Algésiras, et à l’entrée du détroit on distingue les rochers
de la Punta del Carnero aux lames qu’une mer agitée y soulève presque toujours.
Impatient de connaître la petite colonie anglaise dans toute son étendue,
je sortis par la porte méridionale et arrivai bientôt dans une vaste place sablée
qui sert de champ de manoeuvres aux troupes de la garnison ; tout autour
régnent de belles promenades plantées d’arbres exotiques dont le plus commun
est le Phytolacca dioica qu’on nomme ici je crois Pepperwood. Les massifs de
verdure étaient formés d’une multitude de Pélargonium qui croissent aussi
vigoureusement qu’au Cap de Bonne-Espérance et auxquels s’associaient quelques
arbustes du pays. De là je me dirigeai vers la Pointe d’Europe par un
chemip. presque partout ombragé qui serpente à mi-côte au-dessous de parois
arides. Je passais à côté de charmantes habitations champêtres situées à l ’ombre
dés figuiers et des orangers; ellès étaient entourées de fleurs et l’industrie
anglaise avait trouvé moyen d’y faire croître jusqu’àdu gazon. Ces délicieuses
retraites sont occupées par les officiers de la garnison et leurs familles; je
rencontrais à chaque pas ces derniers se promenant ou à cheval ou dans d’élégants
équipages et se rendant à une course de chevaux qui avait lieu sur le
territoire neutre. Ce côté occidental du rocher est le seul par lequel il serait
possible d’attaquer la forteresse, mais la flotte qui tenterait une pareille entreprise
aurait bien peu de chances pour elle, à cause du feu des batteries qui
défendent la côte1, et de la facilité qu’on trouverait à réunir promptement des
forces sur le point menacé. Après une demi-heure de marche'et montant toujours
par une pente insensible, j ’arrivai au plateau qui termine la partie méridionale
de la presqu’ile, et qu’on appelle la Punta d’Eiiropa. Ce point a une grande
importance : il est défendu par plusieurs ouvrages, on y .a construit de, très-
grandes gasernes pour lesquelles on n’eût pu choisir de meilleur emplacement,
tant l’air y est vif et pur ; mais le manque d’eaux de source s’y fait vivement
sentir comme sur presque toute l ’étendue du rocher. On apercevait de là. les
moindres détails de la côte d.’Afrique qui n’est qu’à quatre bp cinq lieues de
distance, et' on distinguait parfaitement cette langue de terre sur laquelle est
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bâtie Ceuta et qui porte le nom de Pointe 'd’Afrique. Je comptais revenir par
1^ cote orientale du rocher; mais les escarpements s’y opposent, et on a d’ailleurs
fait murer ou sauter tous les endroits par lesquels il y aurait eu quelque
possibilité de passer. La seule plante intéressante que je cueillis dans cette promenade
était le Prasium majus qui croissait abondamment sur les rochers" de
la Pointe d’Europe. Je ne pus pas du reste y prendre une idée de la végétation
naturelle de Gibraltar, attendu qu’on n’y rencontre que des terres cultivées ou
des propriétés particulières* et closes de murs.
Les lettres de recommandation que j ’avais pour Gibraltar m’y firent accueillir
avec une cordialité et une hospitalité dont je conserverai un précieux
souvenir; jè trouvai toutes les facilités nécessaires pour mes excursions et
j obtins bientôt une passe avec laquelle je pouvais parcourir le rocher dans
tous les sens et dont je profitai d’abord pour visiter les batteries et les travaux
souterrains du nord. Accompagné d’un sergent d’artillerie qui devait
me servir de cicérone, je montai par ce$ chemins à rampes habilement ménagées
qui .serpentent sur la facff occidentale de la montagne et par lesquels
on peut mener partout du canon. Après avoir dépassé les dernières maisons
de la ville, nous rencontrâmes des sentinelles auxquels je montrai ma permission,
sans laquelle il n’est pas permis dé s’élever sur les hauteurs. Je
.remarquai à côté de chacun de ces postes un poteau soutenant une grande
natte carr,ee, que je crus d’abord destinée à des signaux, mais dont le but
est d’abriter pendant les. mois chauds de l’année le factionnaire qui la dispose
comme il veut à l’aide d’une corde; c’est un des détails de cet admirable
système hygiénique avec lequel les Anglais, malgré le peu de salubrité
de quelques-uns des pays où ils envoient leurs troupes, parviennent à les
préserver mieux qu’aucune autre nation. Un peu au-dessus d’un vieux château
maure dont l’architecture solide a résisté aux injures du temps, nous entrâmes
dans l’enceinte des batteries; et comme nous visitions celles qui sont placées
au-dessus de la Puerta de tierra, j ’eüs la bonne fortune de rencontrer des singes,
ce qui est assez rare, parce qu’ils habitent presque toujours les escarpements
inacessibles de l’est et n’en sortent que lorsqu’un vent froid souffle de ce côté-
là. J’en vis? plus d’une vingtaine; ils se tenaient au milieu des rochers à vingt
pieds|au-dessus .de nous, gaîment occupés au milieu des buissons à gruger des
racines et des fruits; Gomme on ne les chasse jamais, ils sont peu sauvages, et
le bruit que nous faisions en frappant des mains les faisait à peine fuir. La
dénégation au sein de l’Académie des sciences, d’un fait aussi avéré que celui
de la préséûce des singes à Gibraltar, est presque aussi ridicule que l’assertion