
A la restauration de Ferdinand, il y eut quelques années de paix où l’on
commençait a se remettre à l ’e'tude des sciences. D. Mariano Lagasca, élève de
Cavanilles, fit paraître ses Nova généra et species, et, secondé de plusieurs
disciples qui lui envoyaient des différentes provinces de précieux matériaux,
il travaillait à la publication d’une flore espagnole, qui eût été bien précieuse
comme oeuvre d’un botaniste aussi éminent. Sur ces entrefaites, la mauvaise
foi et l’ineptie du prince amenèrent la révolution des cortès. Lagasca, qui en
avait embrassé les principes avec ardeur, fut obligé, avec tous les citoyens les
plus estimables du pays, de s’exiler à la suite de la seconde invasion française,
et son herbier, ainsi que ses manuscrits qu’il emportait religieusement avec
lu i, furent perdus ou détruits sur le Guadalquivir, dans le trouble de la retraite.
Dès-lors la botanique a été en Espagne dans un état presque complet de
stagnation ; le jardin de Madrid et ses précieuses collections sont tombées entre
des mains incapables ou dilapidatrices. Il ne s’est pas fait depuis cette époque
un seul travail descriptif digne d’être mentionné. Lagasca, après un long exil
en Angleterre, est enfin rentré dans sa patrie par suite de la mort de Ferdinand;
mais jusqu’ici sa mauvaise santé et le découragement que lui causent son isolement
et la perte de ses matériaux l’ont empêché de recommencer d’une manière
active ses études. Il a cependant remis un peu d’ordre dans les établissements
confiés à sa garde et formé quelques élèves qui promettent de bien mériter
un jour de la botanique espagnole, lorsque lé pays aura enfin cessé de se débattre
entre la guerre civile et l’anarchie, et que le gouvernement pourra appliquer
une partie de ses ressources à l’encouragement des sciences.
En attendant, Madrid est le seul point de la péninsule où il soit possible de
faire des études passables de botanique. Il se donne, il est vrai, quelques
cours de cette science à Barcelone, à Valence, à Cadix; mais ils sont purement
théoriques, destinés seulement à donner quelques idées superficielles aux
jeunes médecins, et n’ont amené jusqu’ici aucun résultat pratique quant à la
connaissance de la flore espagnole, première base à poser.
A l’heure qu’il est, l’Espagne est encore, de tous les pays de l’Europe, le
moins connu quant à sa végétation, et l’on comprend combien cette lacune
se fait sentir. Plusieurs de ses provinces n’ont jamais été visitées par des botanistes
, et aucune ne l’a été d’une manière approfondie1. Une des plus arrié-
1 Nous ne connaissons guère que les environs de Madrid et d’Aranjuez, sur un rayon fort peu étendu,
par les travaux des botanistes, depuis Loëfling jusqu’à Lagasca; quelques parties du royaume de Valence
par ceux de Cavanilles et de Léon Dufour ; on n’a pour l’Aragon que le travail bien incomplet d’Asso j les
réés sous ce rapport et en même temps des plus intéressantes était le royaume
de Grenade, situé dans la partie la plus chaude de la péninsule, tout près du
continent africain, et qui, à cause des hautes chaînes de montagnes qui le traversent,
devait offrir des zones très-variées de végétation et présenter les faits
les plus intéressants de géographie botanique. Ce fut ce pays presqu’entière-
ment neuf1 que je me proposai de visiter. La guerre civile qui alors, comme
aujourd’hui, désolait l’Espagne, ne m’arrêta point; je prévoyais, ce qui- s’est
malheureusement vérifié, qu’il était inutile d’en vouloir attendre le terme ; cette
guerre ne s’était d’ailleurs jamais établie en Andalousie d’une manière permanente;
et quant à une sécurité personnelle parfaite et exempte de précautions,
il ne fallait y compter, dans ce pays, sous aucun régime et à aucune époque.
Retardé par diverses circonstances, je ne pus quitter la Suisse que dans les
derniers joürs de mars 1837. C’était un -peu tard pour les régions méridionales
que j ’allais parcourir, mais j ’étais favorisé par un hiver très-froid et très-général
lisières des provinces septentrionales ont été visitées sur plusieurs points par les botanistes pyrénéens,
et tout dernièrement le voyage de Durieu. aux Asturies, savamment décrit parM. Gay, nous fera bien
connaître la végétation de cettë province. Rien n’a été publié sur l'Andalousie, qu’un petit catalogue des
plantes des environs de Cadix, par Clemente, et nous n’avons, en fait de matériaux pour ce pays, que
quelques plantes recueillies à Malaga par Sallzmann; à Gibraltar, par Durand et par Broussonet; aux
environs de Cadix, par Picard et par les pharmaciens de l’expédition française, en 1821. Pour’tout le reste
il n’existe que la Flora espanola de Quçr et d’Ortega, vieille compilation d’une utilité presque nulle aujourd’hui,
et un certain nombre d’espèces prises cà et là, et décrites dans la brochure de Lagasca. Le Portugal
est peut-être un peu mieux connu. On a pour ce royaume la Flora lusitanica et la Phytograpliia de
Brotero, ainsi que le commencement du travail de Link et HofFmansegg, ouvrage que le luxe excessif avec
lequel il fut commencé ne permit pas de continuer.
1 II fut exploré, il est vrai, en 1804 et i 8o5 ,.par don Simon deRoxàs Clemente, savant Valencien, que
le gouvernement y avait envoyé, et qui est connu dans les sciences par son excellent Ensayo sobre las va-
riedades de la vidcomun. ,■ mais cet homme distingué, au moment de publier son travail, fut an-été par les
événements que j’ai mentionnés ci-dessus. Plus tard, il fut nommé membre des cortès avec son ami La-
gascà, et est mort relégué, sous le règne de Ferdinand , à Titaguas, village du royaume de Valence, où il
était né ; ses herbiers et ses manuscrits existent en partie au jardin botanique de Madrid, où personne n’a
encore songé à les exhumer de la poussière qui lès couvre. Rien n’est connu de son voyage, à l’exception
de quelques plantes décrites dans la brochure de Lagasca, et de quelques déterminations trigonométriques
de hauteurs, consignées pour la plupart dans son Ensayo. Avant Clemente, le minéralogiste Thalacker
avait gravi la Sierra Nevada, et en avait rapporté une trentaine d’espèces, qu’il déposa dans l’herbier de
Cavanilles, et que Lagasca et Rodriguez décrivirent en commun dans les Anales de las Ciencias Na tu râles,
nov. 1802. Pendant la guerre de l’indépendance, M. Bory de St. Vincent fit une expédition militaire de
quelques jours dans les mêmes montagnes, et donna plus tard , dans les Annales générales de Bruxelles,
une florule de 161 espèces qui sont malheureusement décrites incomplètement et méconnaissables, pour la
plupart, autrement que par la localité, attendu que l’auteur n’avait plus les plantes sous les yeux lorsqu’il
fit son travail. Enfin M. W eb b , en 1827 , et M. Rambur , savant entomologue, en i 834> visitèrent chacun
diverses parties du royaume de Grenade, et en rapporlèx-ent des plantes, mais n’avaient rien publié ni
l’un ni l’autre à l’époque de mou voyage.