
cette précieuse collection et me répétait sans cesse que j ’avais là sous les yeux
todas las yerbas dclmundo. ■
Le premier moment d’une crise une fois passe' en Espagne, tout y reprend
bien vite son assiette : c’est ce qui arriva à Yalence où l’on célébra comme à
l ’ordinaire la fêté de saint Vincent Ferrer, patron de la ville, quoique l’ennemi
fut toujours à quelque distance des portes. Ce saint, qui passa ici une grande
partie de sa vie, partit fort mécontent des habitants et secoua même la poussière
de ses pieds en sortant, afin, disait-il, de n’emporter avec lui rien qui
appartint à cette ville maudite. Cet accès de mauvaise humeur n’a pas empêché
les Valenciens de lui accorder toute leur vénération; les maisons étaient
pavoisées, les rues ombragées de toiles, et dès le matin des détachements de
troupes et la musique promenèrent dans toute la ville la châsse du saint : des
enfants représentaient, sur de petits théâtres élevés dans les principales places,
des mystères en langue Valencienne, ayant tous trait aux circonstances de la
vie de Ferrer ; on distinguait de loin à son bandeau d’argent celui qui jouait
le rôle du saint personnage. Il me parut, du reste, qu’il y avait dans tout cela
peu de dévotion, même chez les classes inférieures ; cette fete n’etait déjà plus
guère qu’un anachronisme.
Je ne quitterai pas Valence sans payer un tribut de reconnaissance à l’amitié
et à la complaisance du consul de France, M. Gauthier d’Arc, auquel je dois les
heures les plus agréables que j ’aie passées dans cette ville. M. Gauthier, connu
par ses travaux historiques et littéraires, s’occupait de l’histoire dq. pays et me
montra plusieurs ouvrages et manuscrits fort curieux qui y avaient rapport.
Ces livres étaient écrits en langue Valencienne, qui a la plus grande analogie
avec celle qu’on parle dans le Limousin. Les deux peuples ont en effet la
même origine et l’on en retrouve encore aujourd’hui des traces dans les physior
nomies et dans les chevelures blondes assez communes à Valence.
CHAPITRE E l .
Traversée de Valence à Motril.
J’avais enfin trouvé une felouque ou, comme on dit en Valencien, un
llaud, qui partait pour Cadix avec un chargement de terre de pipe. J’allai le
soir m’embarquer au Grao, que je visitai plus en détail que la première fois;
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ce n’est qu’une rade peu profonde ouverte à tous les vents et protégée seulement
par une jetée au nord. On a souvent formé le projet d’en faire un port
sur et capable d’admettre de grands bâtiments , ce qui serait bien nécessaire à
proximité d’une ville telle que Valence, mais les dépenses à faire ont toujours
arrêté. Autour du port-sont quelques rues sales, habitées par des pêcheurs et
des marins qui font le cabotage ; à deux pas delà on trouve le Cabafial, village
tout composé de ces mêmes huttes champêtres qui remplissent la huerta. Elles
étaient désertes à cette époque ; mais pendant les mois les plus chauds de l’été,
tout Valence^s’y jette pour prendre les bains de mer; il n’est pas une famille qui
n’y passe alors quelques jours; c’e$t une époque de dissipations et de fêtes.
Je pris possession de mon logement à bord que nous étions trois à partager :
c’était une fort petite cabine à l’arrière où nous nous arrangeâmes nomme nous
pûmes avec quelques couvertures et force voiles pliées; l’équipage, composé
de sept matelots et du patron, occupait une autre .cabine à l’avant. Quelque
peu confortablement que nous fussions logés, nous nous étions soumis volontiers
à cette gêne, espérant que nous n’en aurions que pour cinq à six jours,
temps que prend ordinairement la traversée jusqu’à Malaga, Partis dans la nuit,
nous nous réveillâmes devant Cullera, petit port de la côte où nos gens devaient
charger du riz, et où leur lenteur nous fit perdre cinq à six heures. Nous dépassâmes
dans la journée Dénia et Xabea, situées dans des positions délicieuses
au milieu d’un pays de montagnes, et nous doublâmes le soir le cap St-Martin
dont l’aspect est des plus riants et qui, coupé à pic de tous les côtés vers la
mer, forme un plateau verdoyant et parsemé de huttes blanches dans sa partie
supérieure. Le cap doublé, leponiente qui souillait alors avec force et nous avait
été favorable tant que nous naviguions dans le golfe, nous devint contraire. La
nuit tombait, et après avoir hésité un moment à jeter l’ancre dans une de ces
anses de rochers et derrière les ilôts dont toute cette partie de la côte abonde
et qui étaient infestés autrefois de corsaires algériens, nos matelots se décidèrent
à prendre le large et à avancer encore. Mais le vent fraîchissait toujours
davantage, et nous nous trouvâmes bientôt exposés à la fureur des lames qui
embarquaient par l’avant et menaçaient de submerger notre frêle bâtiment si
nous eussions continué à naviguer ain^i vent contraire. La position était critique,
et nos gens embarrassés parlaient tous à la fois et donnaient chacun leur
avis ; ils se décidèrent enfin à changer de direction et à remplacer la grande
voile par une autre plus petite destinée aux gros temps. L operation réussit
heureusement et nous nous mîmes à courir des bordées, espérant gagner une
anse qui n’était pas à plus de demi-lieue en avant. La mer était tres-grosse ;