
rable pendant une belle nuit d’été. Une caverne habitée par des pêcheurs
s’éclaira bientôt intérieurement, et se détacha de la masse noire des rochers
comme une des bouches be'antes de l’enfer.
Deux jours après, nous arrivâmes vis-à-vis du massif de montagnes arides
et sauvages qui annoncent l’approche du cap de Gâte. Toute cette côte méridionale
de la péninsule, à partir du royaume de Valence , est garnie de tours
destine'es, dans le principe, à veiller sur les entreprises des Barbaresques, mais
dont le seul but est aujourd’hui de s’opposer à la contrebande effrénée dont
Gibraltar est le centre. Ces tours, placées à de faibles distances, sont d’une
construction uniforme, assez basses, munies quelquefois d’une ou deux petites
pièces en batterie sur la plate-forme. On n’y peut entrer que par une ouver-
ture à mi-hauteur. Les torreros qui les habitent sont aussi charges de l’exécution
des réglements sanitaires, et on leur adjoint quelquefois deux ou trois
carabiniers. Je remarquai une de ces tours pittoresquement placée au sommet
d’un rocher tronqué et terminé par un plateau. Nosmariniers appelaient cet endroit
la mesade Bolclan, la table de Roland. Suivant eux ce héros avait autrefois
coupé la montagne en deux d’un grand coup d’épée, lancé la moitié supérieure
dans la mer où elle forme eucore un îlot et donné à cette côte son relief actuel
en creusant les golfes et tailladant les promontoires. Déjà près d’Altea j ’avais
entendu nommer cuchülada de Roldan, coup de couteau de Roland, une
colline échancrée, et je fus frappé de trouver ces souvenirs du preux de Ron-
cevaux encore répandus et enracinés daus une partie de l’Espagne aussi éloignée
du théâtre de ses exploits,
Le cap de Gâte est formé de rochers dont la couleur rougeâtre indique
assez l’origine volcanique, tandis que d’autres parties qui arrivent jusque dans
la mer sont d’une blancheur si éclatante, qu’on les prendrait pour des amas de
neige. J’ai souvent regretté de n’avoir pu, dans le cours de mon voyage, visiter
ces parages, dont le singulier aspect annonce une végétation toute particulière.
Nous fumes bientôt en vue des vastes plaines brûlées qu’on nomme Çampos
de Nijar et qui s’étendent jusqu’à Alméria, dont nous découvrions l’enceinte
et les vieilles tours. Par derrière, la haute Sierra de Gador élevait ses cimes
encore couvertes de neige et nous cachait la Sierra Nevada. Nons entrions
alors dans le canal, large de quarante lieues au plus, formé par les deux continents
qui se resserrent, et où la hauteur des montagnes arrête les vents de terre
et expose les navigateurs à de longs calmes. Le levante ou le poniente régnent
seuls dans cette partie de la mer ; et comme la côte jusque vers Motril n’offre
pas un mouillage, on est obligé, dans les mauvais temps, d’en aller chercher
un souvent jusqu’à vingt lieues en arrière. Ces calmes que nous redoutions ne
tardèrent pas à survenir, et nous retinrent plusieurs jours dans ces parages,
maudissant la mer, notre bâtiment petit et incommode, la mauvaise nourriture
à laquelle nous étions réduits depuis que nos provisions de Valence se trouvaient
épuisées, et qui ne consistait plus qu’en une quantité insuffisante de riz
mal apprêté. Nos matelots, habitués à cette vie, restaient couchés toute la
journée Sur le pont avec l’indifférence espagnole, tirant des accords monotones
de leurs guitares ou d’un autre instrument à cordes métalliques qu’ils .
nomment dira et qu’ils touchent avec une pince de cuivre. Nous faisions,
faute de mieux, une chasse infructueuse aux goélands ou aux marsouins qui
se livraient à leurs ébats autour du navire, fendant les ondes avec les nageoires
immobiles et montrant de temps en temps, par un élan rapide, leur ventre
blanchâtre et leur museau allongé. Le temps était pesant et couvert; les voiles,
enflées par quelques bouffées d’air, revenaient battre lourdement contre les
mâts ; une sombre bande de nuages qui couvrait le sommet des montagnes
laissait échapper le bruit sourd d’un tonnerre éloigné et se déchirait quelquefois
par place, nous laissant entrevoir les champs de neige de la Sierra
Nevada.
Avançant presqu’insensiblement et par le seul effet du contre-courant qui
régne dans le détroit, nous laissâmes enfin les longues plaines basses qui s’étendent
au pied de la Sierra de Gador sous le nom de Campo de Dalias , nous
dépassâmes le cap de Roquetas, puis Adra dont la position était indiquée par
les lourdes colonnes de fumée qui s’élevaient de ses hauts fourneaux et où
l’on voyait s’ouvrir la vallée qui sépare la Sierra de Gador de la Sierra Con-
troviesa, riveraine aussi. Arrivés Un soir à hauteur du cap Sacratif, nos matelots
se piquèrent d’honneur, mirent la lancha à la mer, et tirèrent toute la nuit la
felouque à la remorque à l’aide de longs avirons. Grâce à ce travail soutenu,
nous eûmes le plaisir de nous trouver le matin en vue des blanches maisons
de Motril, où nous devions débarquer une partie de la cargaison.