
CHAPITRE IV.
Voyage de Motril à Malaga,
Pressés de jouir du jour de répit que notre bonne fortune nous accordait,
nous nous hâtâmes de descendre sur la plage 5 mais là il fallut attendre sur le
sable que la Sanidad fut arrivée de la ville et nous eût donné la libre pratique.
Comme la sanidad avait à se lever, puis à déjeuner, puis à fumer son cigarito,
nous restâmes une heure à l’attendre. Elle arriva enfin sous la forme de deux
messieurs, gais et communicatifs comme de vrais Andaloux, avec lesquels j ’èus
bientôt fait bonne connaissance 5 nous gagnâmes ensemble la ville, qui est à un
quart de lieue de la mer. Entre deux s’étend une plaine d’alluvion fort bien
cultivée, et arrosée par un ruisseau dont les bords sont ombragés de peupliers
blancs ; les champs étaient couverts de plantations de coton, et surtout de cannes
à sucre qui Croissaient là avec une vigueur toutrà-fait tropicale. Cette der-r
nière culture, introduite par les Arabes, occupe sur la côté, de Motril jusqu’à
Velez, l’embouchure des vallées et les terrains en plaine et faciles à arroser.
Elle s’étendait autrefois dans tous les environs de Malaga et dans ceux de Maiv
bella et d’Estepona ; mais la découverte du Nouveau-Monde et la concurrence
qui en fut la suite lui portèrent un coup funeste. Nous passâmes à côté de Vin-
genio ou fabrique ; les procédés y sont peu perfectionnés, aussi le sucre qu’on
y obtient est d’un grain grossier, d’une couleur grisâtre et d’un assez mauvais
goût; tel qu’il est, il se vend très-bien dans le pays, et les propriétaires prêtent
dent d’ailleurs que les frais de raffinement ne leur permettraient plus de lutter
avec le sucre américain.
Les maisons de la ville ont un seul étage, le toit plat, et sont enduites en de*-
dans comme en dehors d’une couche de chaux d’une éclatante blancheur. Plus
de traces de croisées, la douceur du climat en rend l’usage inutile ; l’air et la
clarté pénètrent à la fois dans ces demeures, dont les plus opulentes ont des
balcons tapissés d’oeillets, de mesembryanthemum et des fleurs les plus brillantes
qui s’épanouissent au soleil. A travers de petites rues pavées d’énormes pier-r
res inégales nous voici arrivés à la posada; les descriptions de Don Quichotte
m’ont tellement familiarisé avec ces moeurs si empreintes de couleur locale,
que je crois déjà connaître cet hôte sentencieux qui vient nous recevoir; il me
semble avoir parcouru eeslongues'galeries, avoir habité cette salle délabrée où
l ’on m’installe, et dont une table et quelques vieilles escabelles font tout l’ameublement.
Pendant qu’on nous prépare unpuchero dans une espèce de cuisine
en plein air, j ’examine avec curiosité des paysans de l’intérieur du pays
qui arrivent et repartent en petites troupes, l’escopette accroehée par le gaucho
à la selle de la mule, la giberne circulaire autour de la ceinture, et les jambes
couvertes des botas, guêtres ouvertes en cuir brodé qui montent jusqu’aux
genoux. Les hommes, grands et bien faits pour la plupart, portent tous l’élégant
et pittoresque costume andaloux, le chapeau pointu dans le ruban duquel
est glissé le papier à cigaritos, la petite veste ornée de boutons et de crochets
d’argent, la ceinture rouge et les pantalons courts boutonnés au genou. Ces vêtements
me rappellent ceux des paysans napolitains. Je suis frappe du rapport
qui existe aussi entre le caractère de ces peuples, gais, légers, spirituels, inconstants
tous les deux, et du rapprochement qu’on peut de même établir en remontant
plus au nord, entre la gravité castillane et celle qui caractérise les habitants
de Rome, entre l’esprit d’industrie des Catalans et l’activité mercantile
des Génois et des Vénitiens.. C’est une chose singulière que cette ressemblance
entre lés nations des deux péninsules situées sous les mêmes latitudes ; il faut
en chercher l ’explication soit dans l ’analogie des climats, soit dans le passe historique
des deux contrées.
Sur la plaza de l Mercado, plusieurs groupes d’hommes enveloppés dans
leur grande capa qui les garantit de la chaleur comme du froid, me regardèrent
passer, mes compagnons et moi, avec la curiosité et l’etonnement que produit
toujours la vue d’une redingote et d’un chapeau plat dans les villages et
les petites villes de cette partie de l’Andalousie. On vendait là force cannes à
sucre fraîches, cernas dulces, qu’on .coupe en tronçons pour les manger ; la
moelle en est imprégnée d’un suc abondant assez rafraîchissant, mais qui a un
goût de mêlasse et dont on se lasse bien vite.
En sortant de Motril du côté des montagnes, je me trouvai tout à coup au
milieu d’un véritable fouillis de figuiers d’Inde, qui couvrent de grands espaces1
de leurs buissons impénétrables, et donnent à la contrée un aspect africain.
'* Les opinions ayant été très-partagées au sujet de la véritable origine du Cactus opuntia, je crois intéressant
dé donner sur ce sujet un travail que'mon ami M. Ad. Steinheija bien, voulu me communiquer,
et dont j’appuie pour ma part les conclusions.
« Le Cactus opuntia ou Opuntia vulgaris est extrêmement’commun en Barbarie ; il y est toufc-à-fait sauvage
et occupe des espaces considérables de terrain, principalement sur les côtes; on l’emploie aussi à faire des
haies grossières, mais impénétrables, autour des jardins ; les Arabes sont très-avides de son fruit, qu ils
j’écoltent.à l’aide d’un roseau fendu au sommet, et qui leur permet de le saisir de loin sans être incommo