
teur d’un immense entonnoir aux pentes rapides et termine' par les plus
hautes sommités de la chaîne. Tout à coup le guide qui marchait en tète
nous crie que nous arrivons à Yacares. Qu’on se représente plusieurs bandes
horizontales et parallèles de rochers à pic courant à mi-côte de la montagne.
A leur pied sont des terrasses, des enfoncements abrites auxquels
on ne peut arriver que par d’e'troites corniches. Les pasteurs profitent de
la disposition naturelle de ces lieux de'fendus d’un côte' par le roc, de l ’autre
par un précipice, pour y renfermer pendant la nuit de nombreux troupeaux,
et ils s’y sont construit des demeures pour l’été en fermant par des murs
en pierre sèche quelques cavernes peu profondes. Nous eûmes bientôt pris
place autour du foyer de la plus considérable de ces bergeries ou hatos, et
grâce aux fèves bouillies qui e'taient cuites justement à point et aux re-
quesones de lait de brebis, nous fîmes le plus délicieux repas.
Aucun site dans toute la Sierra ne pre'sente le caractère sauvage et sublime
qu’offre celui de Yacares, En face l ’Alcazaba et le Mulahacen, tournant
de ce côte' leurs escarpements, se présentent sous la forme de deux
pyramides de roc vif, et plus à droite les crêtes hachées et précipiteuses
qui s’étendent de ces sommités jusqu’au Pibacho complètent un immense
demi-cercle. Toute la partie supérieure de Cet entonnoir gigantesque est
diapre'e de neige dans les anfractuosités, plus bas ses flancs sont labourés
de fentes profondes, de barrancos séparés par des arêtes de rochers, et l’on
voit mille petits ruisseaux se précipiter en fils d’argent jusqu’au bas de la
vallée. Celui des barrancos situé le plus près de l’observateur, à gauche,
vient du col de Yacares et du pied de l’Alcazaba; ses eaux étaient encore
cachées en deux endroits sous des ponts de neige, le ravin suivant descend
de la base du Mulahacen : c’est celui de Chorrera. negra; le troisième
prend naissance au pied de rochers à pic dans un lac étroit et très-allongé
nomme'la Laguna larga, qu’on ne peut apercevoir de Yacares, parce qu’il
est bien plus élevé; vient enfin le barranco de Gualnon dont on 11e peut
distinguer que la position, parce qu’il est déjà très en arrière à l’ouest. Cés
barrancos réunissent leurs eaux au fond de l’entonnoir dans une vallée si
étroite et si profonde qu’elle ressemble plutôt à une fissure. Le ruisseau
qu’elle renferme et qui coule directement à l’ouest, mériterait mieux le
nom de Xenil que les eaux bourbeuses bien moins abondantes descendues
du barranco de Gualnon, et qui ne viennent s’y réunir que deux lieues plus
bas; ce fond de la vallée porte le nom de Barranco de Infierno, et un peu. plus
bas de Dehesa del Càlvario? il est célèbre dans les histoires de la guerre de
l ’Alpujarra, pour avoir souvent servi d’asile aux Morisques des vallées
inférieures, que les Espagnols n’osaient poursuivre jusque dans ces défilés si
faciles a défendre.
Je trouvai pour la hauteur des bergeries de Yacares 74 ° ° pieds au-dessus
de la mer, les rochers y sont couverts de lichens d’espèces très-variées, et
les couloirs ainsi que les terre-pleins étroits qui séparent les parois verticales,
remplis d’un terreau très-fertile, nourrissent un grand nombre de belles
plantes. J’y observai pour la première fois le Sempervivum monianum, un bel
Erodium, l ’élégante Centaurea lingulata, la Malva Tournefortiana, la Crépis
oporinoides, un Silene voisin de YIlalica ; YArenaria pungens s’y montrait
aussi dans tout son éclat, et le Centranthus angustifolius ornait les fentes du
roc de ses élégantes touffes roses.
Dans la matinée je fis partir Pedro avec le mulet chargé; il devait, en
remontant la pentè rapide mais praticable au milieu de laquelle nous étions,
gagner le col de Yacares, le passer et m’attendre dans la première bergerie
qu’il trouverait sur le revers"méridional. Pendant ce temps, accompagné de
mon autre domestique, je me proposais de contourner l’entonnoir à mi-
hauteur en passant au pied de l’Alcazaba et du Mulahacen, de gagner
ensuite la crête de la ligne de faîte par un point qui me paraissait accessible
de monter au Mulahacen et de redescendre de l’autre côté. Au moment
de partir nous nous aperçûmes qu’il nous manquait un de nos fusils,, c’était
la première fois que semblable chose m’arrivait en Espagne , aussi Je
pris-je sur un ton très-haut avec les bergers, les menaçant de les faire saisir
par des soldats que je ferais monter de Grenade. Les pauvres diables protestaient
de leur innocence; on finit cependant par s’apercevoir, dans une
tienda voisine, qu’un jeune homme de dix-sept ans, engagé depuis quelques
jours comme berger par le capataz, avait disparu depuis le matin;
c?était évidemment mon voleur, car je me souvins de l’avoir vu rôder la
veille autour de nous ; il avait eu du moins la discrétion de choisir la plus
mauvaise de mes armes, et comme il eût été trop long d’aller le poursuivre
dans les environs d’Alméria d’oü il était, j ’oubliai cette affaire.
Les pentes herbeuses et entre-mêlées de rochers qui descendent du pied
de l’Alcazaba m’offrirent une foule d’espèces intéressantes. J’y retrouvai ce
beau Senecio quinqueradiatus déjà observé à Dornajo et une élégante ombel-
lifère bulbeuse, la Butinia bunioides. U11 Eryngium que j ’ai nommé glaciale,
à cause de l’altitude jusqu’à laquelle il monte , se faisait remarquer par ses
feuilles élégamment découpées, et l’éclat de ses capitules d’un bleu métalli