
CHAPITRE V.
Premier séjour à Malaga.
Ainsi que Valence, Malaga conserve encore tout son tracé arabe primitif.
C’est le même labyrinthe de petites rues tortueuses, d’impasses, de détours
si nombreux, qu’il faut une assez longue pratique pour s’y reconnaître, mais
ici tout est plus propre et plus riant, le pavé est uni, les maisons bien peintes,
et garnies presque toutes de balcons. Dans le quartier des marchands, la forme
des boutiques rappelle encore cette civilisation orientale dont on retrouve
des traces à chaque pas. Elles sont étroites, longues, et séparées de la rue par
la banque, que l’acheteur ne franchit point, et par-dessus laquelle il se fait
montrer et marchande l’objet qu’il désire.
La promenade publique, ou alameda, est plantée de Melia azedarach, de
Gleditschia et de lauriers roses; on y trouve aussi quelques pieds de ce Mimosa
farnesiana, nomme ici Carambuco, et dont les houppes de fleurs jaunes
et odorantes sont sicheres auxAndalouses, qui en ornent leursbelles chevelures
noires. Vers le soir, toute la société de Malaga vient y jouir du souffle rafraîchissant
de la brise dé mer ; on s’y promène, on retrouve ses connaissances;
les aguadores circulent partout, vantant à l’envi leur eau à la neige et leurs
azucarillos, grands morceaux de sucre spongieux qu’on y plonge et qu’on
mange sans leur laisser le temps de se fondre. C’est là qu’il faut voir les jolies
Màlaguenas, si dignes de cette réputation de beauté , qui les fait distinguer
parmi toutes les Espagnoles. Comment dépeindre la légèreté et la vivacité de
leur démarche, l ’effet magique de ce costume à la fois mystique et galant, selon
1 heureuse expression de Byron, et dont la sombre teinte fait un si piquant
contraste avec la physionomie animée et gracieuse de celle qui le porte? L ’uniformité
qui resuite de ces toilettes de même forme et de même couleur, est
un charme de plus. Il y a là plus de simplicité et de vraie dignité que dans
nos parures éclatantes et bariolées du nord de l’Europe, qui n’ont été inventées
qu’au profit de la médiocrité et de la laideur.
J assistai, le lendemain de mon arrivée, à une grande revue de la garde nationale
de Malaga. Il y avait là un millier d’hommes bien équipés et passablement
exercés; mais je ne pus voir ce corps sans indignation, me rappelant sa lâche
conduite lors de l’insurrection radicale qui avait eu lieu l’année précédente.
C’était à l’époque du gouvernement du comte de Donadio qu’on accusait, fort
injustement à ce qu’il parait, d’être en connivence avec les Carlistes. Les révoltés
ne le trouvant pas chez lui, allèrent investir une caserne où il avait eu le temps de
se réfugier; ils forcèrent le faible poste qui la gardait à sortir et à se replier sur
le château. Au moment où le comte, revêtu d’un uniforme de soldat, cherchait
à s’échapper en défilant au milieu des rangs, un garde national le reconnut par
malheur, et donna l ’éveil en criant : A qui està un hombre que conozco muy
bien « voici un homme que je connais bien. » Le malheureux fut au même instant
saisi et mis en pièces. Ces furieux se portèrent ensuite devant l’Hôtel-de-Ville,
sur la placé de la Constitution; là, le chef militaire se présenta courageusement
à eux, et leur montra les blessures qu’il venait tout récemment de recevoir dans
les provinces du nord au service de la cause libérale ; on lui répondit à coups de
baïonnette. Lorsque le général Quiroga, arrivé enfin de Grenade, eut réprimé
le mouvement, il aurait fallu faire un exemple et punir sévèrement un corps
qui avait fait ou laissé faire de telles atrocités ; mais on se contenta d’exiler aux
Canaries quelques-uns des scélérats les plus compromis. Un ministère radical
qui arriva bientôt après les fit revenir, et la plupart se montraient encore tête
levée dans les rues de Malaga. La population de cette ville a besoin, plus peut-
être qu’aucune autre en Espagne, d’être menée avec justice, mais avec fermeté
et sévérité. Le parti'libéral y est très-ardent, mais peu éclairé, et facilement
entraîné au désordre. Il y a de plus, dans la classe inférieure, une certaine férocité
africaine qui se fait jour dans ces occasions-là, et dont on saisit à l’ordinaire
de fréquents indices. Les coups de poignard interviennent assez souvent
dans les querellés populaires; on retrouve tout-à-fait chez les enfants ce caractère
moresque ; aux portes de Malaga, un torrent desséché | nommé
Guadalmedina, sert de théâtre à leurs combats ; et je n’y ai jamais passé
sans en trouver se battant à coups de fronde et cassant quelquéfois la tête aux
passants, sans que jamais la police intervienne pour leur interdire ce singulier
plaisir.
Les premiers jours de mon arrivée à Malaga furent occupés par une affaire
désagréable quoique peu importante et dont je dirai quelques mots pour
l’instruction des botanistes qui voudront visiter l’Espagne. J’avais apporté
de France une provision de papier à dessécher les plantes d’une qualité qu’on
ne trouve pas dans le pays et qui y est prohibée. Ce papier m’avait déjà causé à
Valence des ennuis dont je ne m’étais pas tiré sans peine ; à Malaga il m’aurait
été facile de le faire entrer en contrebande, mais j ’eus la bonne foi de le dé