
qui avait partout retardé la végétation. A mon départ, lés environs de Genève
étaient ensevelis sous la neige ; à Lyon elle avait cessé, mais le midi avait
beaucoup souffert ; les oliviers et les amandiers en fleur avaient gelé presque
partout, et la campagne de Marseille était encore plongée dans le sommeil de
l’hiver. On ne voyait à Notre-Dame-de-la-Garde que quelques pieds rabougris
de Salvia clandestina et cC Alyssum maritimum. Le temps était du reste
magnifique et le soleil radieux.
Le i er avril au soir, je m’embarquai sur le bateau à vapeur le Phocéen en
destination pour Yalence, point où j ’espérais trouver les moyens de continuer
mon voyage.
Après avoir passé par tous les ennuis d’un jour d’enïbarquement, s’être
dégagé à grand’peine des formalités de la police et de la douane, ces
deux grandes entraves auxquelles on reconnaît l ’approche de toute terre
civilisée, c’est une chose délicieuse que de fendre rapidement les ondes
en respirant l ’air libre de la pleine mer. Marseille, avec sa forêt de mâts
et ses coteaux semés de bastides, ne se présenta bientôt plus que comme
une tache blanchâtre qui disparut elle-même dans l’obscurité de la nuit.
Les clartés intermittentes de l’ile Planet et des autres phares de la côte
s’allumèrent à l’horizon; nous continuions notre course éclairés par les
feux suspendus de notre mât, et passant de temps à autre tout près de
quelque navire immobile, espèce de fantôme nocturne qui attendait la
brise les voiles pliées et se balançant sur ses ancres. On dort assez mal la
première nuit d’une traversée, on a besoin de s’accoutumer au clapotement
des vagues, au craquement des bois, au peu d’étendue et à la forme de la
cabine. Aussi étais-je debout à six heures du matin ; nous avions dépassé les
basses montagnes des environs de Narbonne; les Pyrénées étaient en vue avec
leurs sommets neigeux à demi-cachés dans les nuages et parmi lesquels nos
marins crurent distinguer le Canigou. La côte escarpée du Roussillon se
dessina peu à peu avec tous ses détails. De vieilles constructions, noircies
par le temps, couronnaient les cimes de quelques montagnes coniques
et me rappellaient les incursions des Maures, époque où elles avaient été
bâties comme postes d’observation. Laissant Collioure sur la droite, nous
arrivâmes devant le fortin qui défend la petite rade de Port-Vendrés.
Cet endroit ne consiste guère qu’en une rangée de maisons assez mesquines
tout le long du port, mais il a déjà pris de l’extension à cause des rapports
que la navigation à vapeur a établis avec l’Espagne, et deviendrait
encore bien plus important si l’on exécutait quelques travaux de creusement
dans lé bassin pour le rendre accessible à de grands bâtiments dé guerre.
Quelques heures d’arrêt passées à Port-Vendres, pour attendre dés passagers,:
me donnèrent le loisir de visiter les environs. C’était un dimanche, et le pont
du Phocéen était déjà envahi par la jeunesse du pays qui venait s’extasier
devant les colonnes de cristal, les glaces et les lambris d’acajou du bâtiment
meublé avec un luxe remarquable. Sur le quai, un détachement de
soldats de cavalerie s’occupait à embarquer des mulets pour l’expédition
de Constantine. Ces pauvres animaux étaient hissés dans les airs au moyen
d’un système de poulies, puis encavés à fond de cale, malgré leurs efforts
et leur résistance, au grand amusement des assistants. Les collines des environs
sont toutes parsemées de rochers de schiste micacé ; leur végétation
rabougrie et le caractère du paysage m’auraient presque rappelé certaines
parties de nos Hautes-Alpes, t si ce n?eût été la vue de la mer et l’ardeur
de ce soleil méridional. Tout était ici bien plus avancé qu’à Marseille; les
vergers du fond de la baie étaient remplis de pêchers et d’abricotiers en
pleine fleur et les prairies couvertes du beau Narcissus tazetta.
De Port-Yendres jusqu’à Roses, la côte n’est qu’une suite de promontoires
arides et escarpés; nous passâmes entre plusieurs îlots de rochers aux
formes les plus bizarres, et, au bout de trois heurés de traversée, - nous
étions déjà mouillés devant Roses, après avoir passé auprès des ruines d’un
antique fortin, célèbre dans les anciennes guerres sous le nom de Bouton
de Roses. La baie est magnifique et d’une grande étendue ; elle est terminée
au fond par de riches plaines au-dessus desquelles on voit reparaître
les cimes neigeuses des Pyrénées. Les marins français envient à l’Espagne
cette position qui leur serait précieuse pour les départs et les arrivages
d’Alger, en leur évitant la traversée du golfe de Lyon qui est, à ce
qu’il paraît, la partie la plus chanceuse de cette navigation.
Le sol espagnol était pour la première fois devant mes yeux, et ma curiosité
se trouvait vivement excitée, mais il fallut rester à bord, les re'gle*-:
ments de la Sanidad ne permettant pas de débarquer dans les ports intermédiaires;
je m’en dédommageai en passant sur le pont une partie de la
nuit et jouissant de l’admirable spectacle de ce ciel pur et diapré d’étoiles;
les maisons de la ville s’éclairèrent aussi successivement, puis de grandes
barques de pêcheurs, avec des feux allumés à la proue, vinrent encore animer
le tableau en faisant briller sur les eaux leur lumière tremblante.
Il monta à bord le lendemain de bonne heure bon nombre de passagers
espagnols ;. la voie de mer est devenue la seule praticable en Catalogne de~