
L ’un des Mangeurs de serpens que j’ai tués, et qui étoit un mâle, avoit
clans son jabot vingt-une petites tortues entières, dont plusieurs avoient
près de deux poitces de diamètre onze lésards de sept à huit pouces de
long, et trois serpens de la longueur du bras et d’un pouce d’épaisseur.
Outre ces animaux, j’y trouvai encore une multitude de sauterelles et d’ati-
tres insectes, dont plusieurs étoient même si entières que je les plaçai dans
ma suite de cette classe; les serpens, les lésards et les tortues avoient tous
chacun un trou dans la tête. Je trouvai aussi dans l’estomac très-ample de
cet oiseau, une pelote grosse comme un oeuf d’oie : elle n’étoit composée
que de vertèbres de serpens et de lésards, d’écailles de tortues, d’aîles et de
pattes de sauterelles, et enfin d’élitres de plusieurs scarabées. Cet oiseau
rejette, par le hec, totitcs ces dépouilles, ainsi que le font plusieurs autres
oiseaux de proie.
Comme tant d’autres êtres puissans de la nature, le Mangeur de serpens
abuse de.sa force; les moyens offensifs Cjui lui ont été donnés pour
conserver son espèce, tournent souvent contre lui-môine. L ’amour excitant
entre les mâles des combats longs et opiniâtres, ils se frappent mutuellement
de leurs aîles, pour se disputer une femelle, qui se rend toujours au
vainqueur, et c’est vers le mois de juillet ([u’ils entrent en amour. Ces oiseaux
construisent un nid plat, en forme d’aire, comme celui de l’aigle, et
le placent dans le buisson le plus haut et plus le touffu du canton, qu’ils se
SO.U- ol.rxic.'c po,,,- Ightv -l^rnaiiic: ce nid est garni tle iaine
et de plumes ; sa dimension est au moins ne trois pieds de diamètre; il est
arrange dans le milieu d’un buisson, dont ils ont l’art d’ccarter si artiste-
mentles branches qu’elles servent de fondement h tout l’édifice; ces mômes
branches, poussant sur les côtés des jets qui montent après plus haut que
le nid, forment tout autour une espèce de rempart, qui le dérobe à la vue
et le met à même de n’ctrc découvert que très-difilcilcment.
Au reste, cette manière de nicher sur les buissons est relative au local ;
on l’observe dans les environs du Cap, dans toutes les plaines arides et
brûlées et généralement dépourvues de grands arbres : vers la cote de Natal,
oùl’on trouve encore ces oiseaux, j’ai vu leur aire placé sur les arbres les
plus élevés, où ils se rctiroicnt aussi le soir pour se coucher. Le même nid
sert long-tems au même couple, qui, comme chez les aigles, habite seul
un domaine assez étendu. La ponte de cet oiseau est de deux et souvent
de trois oeufs; ils sont entièrement blancs, ponctués de roussiltre, et de la
grosseur de ceux d’une oie, mais un peu moins alongcs. Les petits sont
long-tems hors d’état de prendre leur essor; leurs longs pieds frêles, sur
lesquels ils ont tl’abord beaucoup de peine à se soutenir, sont la cause de
cc retard; et on les trouve encore dans ie nid quoiqu’ils aient tout ic développement
et toute la grandeur propre à leur espèce. Ils ne peuvent enfin
bien courir qu’à l’âge de quatre ou cinq mois, et jusqu’à ce moment ils marchent
sur le tarse en s’appuyant sur le talon; ce qui leur donne fort mauvaise
grâce. En revanche, dans l’état pariait, cet oiseau a la démarche
aisée, le port noble et les mouvemens- pleins de dignité ; tranquille, il
marche avec une assurance lente et agréable ; mais, au besoin il court
d’une Vitesse extrême. Lorsqu’il se voit poursuivi, il préfère de fuir plutôt
par la course que de prendre son vol ; et, dans ce cas, il fait des pas d’une
grandeur démesurée. Il faut, pour obliger cet oiseau à s’envoler, ou le surprendre
d’une manière brusque et inopinée , ou le poursuivre à cheval au
grand galop ; mais alor-s il s’élève peu, et redescend aussitôt qu’il se voit
hors de danger, pour se remettre à courir de plus belle.
Le Mangeur de serpens est très-méfiant et singulièrement rusé ; on l’approche
difficilement à la portée, pour le tirer avec succès : et comme on ne
Je rencontre guère que dans les plaines les plus arides et les plus découvertes
, lieux que fréquentent de préférence les animaux dont il fait sa proie,
il y est en sûreté, étant à même de voir tout ce qui se passe au loin. Aussi,
le chasseur , une fois qu’il a été remarqué par lu i, doit renoncer au pro;-
jet de le joindre d’assez près pour être sûr de l’abattre ; mais il peut y suppléer
par la ruse ; car cet oiseau, revenant toujours dans les mêmes cantons
, lorsqu’on en aura observé un qu’il fréquente d’ordinaire, il faudra
s y rendre avant le jour, se cacher dans un buisson bien touffu, et y rester
jusqu’a ce p,;ê3ejite convenablement pour être tué. II ¿ana cctt©
cliasso . s’armer de beaucoup de patience, ne pas faire le moindre mouvement
, et le buisson dans lequel on se cachera doit même être tellement
ombragé qu’on ne puisse voir le jour à travers ; sans quoi l’oiseau, très-
clairvoyant, y aura bientôt découvert le chasseur. Le canon du fusil,
amsi que les batteries, doivent aussi avoir été frottés avec du sang chaud
de quelque animal, afin qu’ils aient le moins d’éclat possible (i). Voilà la
seule manime qui m’ait réussi pour parvenir à me procurer ces oiseaux,
et encore n’cn ai-je pu tuer que cinq pendant tout le séjour que j’ai fart en
Afrique.
Dans cette espèce, le mâle et la femelle se séparent rarement, et toujours
on les trou-ve ensemble. Pris jeune, cet oiseau s’apprivoise facilement,
et se nourrit aisément. Il s’habitue avec la volaille, et si on a soin de le
bien nourrir, ü ne lui làit aucun mal ; mais s i , au contraire, on le laisse
jeûner, les petits poulets et les jeunes canards deviennent bientôt sa proie:
c est donc le besoin seul qui l'invite à mal faire, si toutefois c’est un mal
que de pourvoir à sa subsistance. Il n’est pas de son naturel d’être méch.'int;
rr lE^mctliode qu’emploient les colons du Cap pour ternir leurs fusils; ce qui est infiniment
rre érable au bronze d’E urope, et très-nécessaire pour approcher les gazelles d’A frique.
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